Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Proses

De larges extraits du journal et de la correspondance, présentés par Giselle Huot.

Giselle Huot, Ph.D. (thèse sur Garneau, 1998) est auteure et éditrice, de la 2e édition critique des œuvres garnéliennes (Œuvres en prose, 1995, Correspondance et Poésies à venir), ainsi que d’autres livres et articles sur cet auteur. Cofondatrice de la Fondation de Saint-Denys-Garneau (membre du Conseil jusqu’à ce jour) et, avec Benoît Lacroix, des Cahiers de Saint-Denys Garneau, aussi commissaire, et auteure du catalogue, de l’exposition De Saint-Denys Garneau, Nus et autres fusains inédits (1924-1934). Entre autres travaux, sur Lionel Groulx (6 tomes, en collaboration), deux biographies de fondatrices de communautés religieuses, sur Benoît Lacroix (livres, articles, et recherchiste pour le film de Luc Gouin, Lacroix sur paroles), elle travaille actuellement à une histoire institutionnelle : La Chevalerie du Savoir. L’Institut d’études médiévales des Dominicains et de l’Université de Montréal (1930-1993).

Le grand-prêtre de la beauté 1

Comme l’on a surnommé Lionel Groulx, le professeur d’énergie nationale, l’on pourrait dire de De Saint-Denys Garneau qu’il est un professeur de la beauté ou encore un grand-prêtre de la beauté.

Puisque l’artiste a la mission d’ouvrir le monde aux profanes moins doués pour le lire et l’admirer, de Saint-Denys Garneau tente d’éduquer les âmes qu’il juge dignes de ces découvertes : « cette âme que j’avais eue un moment pour ainsi dire entre mes mains et que j’avais fait s’ouvrir un peu plus et comprendre un peu plus la beauté vraie, cette passion de ma vie, que j’avais senti vibrer à la musique et à la poésie, et pour laquelle, inconsciemment, j’avais rêvé toute une éducation profonde dans ce sens 2 ». Anne Hébert elle-même fut une de ses « élèves ». C’est elle qui nous le révèle : « Nous avons mis nos royaumes en commun : la même campagne, le même été. J’étais la plus petite. Il m’apprenait à voir la campagne. La lumière, la couleur, la forme : il les faisait surgir devant moi. Il appelait la lumière par son nom et la lumière lui répondait. Il a reçu parole de la lumière, parole et message 3. »

Pour plus de plénitude, l’expérience artistique doit se doubler d’une expérience spirituelle : « Dans la grande révolution qui s’ébauche et qui devra être le retour de l’humanité au spirituel, il s’impose que l’art, cette couronne de l’homme, l’expression suprême de son âme et de sa volonté, retrouve son sens perdu et soit l’expression splendide de cet élan vers en haut 4. » D’ailleurs, de Saint-Denys Garneau a prévu de consacrer une partie de sa production artistique à l’art religieux : « Une partie de mon art sera l’art religieux, et une partie de ma production littéraire. En ce sens, je ferai œuvre plus qu’utile, nécessaire, éminemment nécessaire. Tout croule aujourd’hui, tout fuit ; refusons-nous à la débâcle, soyons des crampons d’arrêt, des poteaux indicateurs vers en haut, vers la vérité. Cela, je veux l’être plus qu’incidemment, je veux m’y consacrer, y aider de tous mes moyens. » (L : 142-143)

S’il œuvre individuellement, il reconnaît qu’il n’entre pas dans ses attributs de militer, de se tourner vers l’action au moyen de mouvements tels les Jeune-Canada (1932-1938). Plusieurs de ses amis ou connaissances, qui avaient pour maître Lionel Groulx, l’avaient créé ou en faisaient partie, dont Robert Charbonneau, Pierre Dansereau, Gilbert Manseau, Jean-Louis Dorais, Georges-Étienne Cartier et, enfin, André Laurendeau.

Il peut partager certaines idées d’André Laurendeau, tout en les exprimant différemment. Au lieu de l’action directe il opte, pour être conséquent avec ses aptitudes, à travailler à donner à son pays un artiste qui en relèvera le niveau de culture :

Car nos idées, tu sais, sont encore moins dissemblables que tu ne crois. Il est vrai que mes amis, ou plutôt l’un d’eux, Jean Le Moyne, n’a pas du tout confiance en l’action nationale ; mais je ne m’entends pas avec lui sur ce point. Au contraire, le problème canadien-français m’intéresse beaucoup et a toujours une certaine part dans mes préoccupations. Seulement, alors que toi tu t’y donnes directement, activement, que tu en fais dès maintenant une occupation et un but, le but de ta vie, je le mets au second plan dans la mienne. Et c’est là une direction de tempérament, n’est-ce pas, beaucoup plus que d’idées. Tu aimes l’action ; moi, je suis plus contemplatif, pour employer un joli grand mot. Si j’étais fait pour l’action, c’est très probablement de ce côté que je me dirigerais. Mais, je le sens bien, j’y ai bien réfléchi, je ne suis pas disposé en ce sens. En me cultivant, en me perfectionnant, je ne perds pas de vue le point de vue national de culture et de mouvement intellectuel, de milieu à créer et d’élan à donner. Surtout plus tard, je pourrai être utile. Mais mes buts sont plus éloignés, mes moyens [in]directs. Mais, chacun selon soi, n’est-ce pas ? (Œ : 930s.)

En fait, s’il est sensible au problème canadien-français, il n’accepte pas, comme il l’écrira plus tard, dans ses « Notes sur le nationalisme », qu’on envisage la culture sous un angle nationaliste, puisque la culture est « essentiellement humaniste » et qu’elle veut faire « des hommes avec des C[anadiens] F[rançais] et non pas des C[anadiens] F[rançais] avec des hommes », ce qui lui fait évidemment rejeter l’éducation dite « nationale » 5.

Quelques mois après sa lettre à André Laurendeau, en janvier 1934, il définit plus précisément l’orientation qu’il entend donner à sa vie:

Voilà donc mon but : créer de la beauté, et participer à un mouvement de renaissance au Canada. Non pas faire des chefs-d’œuvre ; je connais mes limites, mais me réaliser à la limite de mon possible, être un de ceux qui agissent vers la beauté, être un facteur de formation pour le goût, ici, et un facteur d’élévation dans la solidarité du monde. (L : 96)

À Jean Le Moyne qui lui faisait remarquer qu’il accordait trop d’importance à ce qu’il nomme sa « mission », il rétorque que sa mission n’est pas que de faire, mais de faire bellement, du mieux possible : « À propos de moi artiste. // Je ne crois pas que je donne trop de part à ma “mission”. Je considère simplement cela comme quelque chose que j’ai à faire, comme un autre qui a des dispositions pour la politique se dirige dans la vie politique afin de bien y faire ce qu’il a à y faire, réaliser là le bien qu’il lui est donné de comprendre. » (L: 248)

Il est important pour de Saint-Denys Garneau de tout considérer « dans son ordre ». D’ailleurs, c’est l’une des qualités du poète : « Chaque chose, si nous la comprenions dans son ordre, serait belle pour nous. Le poète est celui qui voit les choses dans leur ordre. La beauté du fumier qui engraisse la terre dans son ordre, etc. » (L : 225)

Dans cette perspective, le paysan est tout aussi important que le poète ou l’artiste, chacun veillant à œuvrer en fonction de ses aptitudes et chacun admirant le travail de l’autre (ŒP : 459-61).

Et même si ses ambitions ne se concrétisaient pas, tout ne serait pas perdu, puisque la quête de la beauté porte en elle-même sa propre justification : « Si je ne fais jamais rien, j’aurai toujours la consolation d’avoir tâché vers la beauté, d’en avoir fait la préoccupation de ma vie. » (L : 125)

Cependant, pour ce grand amoureux de la beauté, la hantise de l’harmonie, de la perfection, l’idéal de beauté qui est pour lui condition de bonheur, deviendra aussi empêchement au bonheur, rendant impossibles les amours humains, cette soif infinie de beauté et d’harmonie ne pouvant que creuser un fossé de plus en plus profond entre lui et la réalité. L’œil d’artiste et l’œil de charité se sont affrontés en lui, rendant ses regards divergents et combien douloureux l’écartèlement de son être.

Ce qui est certain c’est que mes relations avec les choses et les êtres ne se sont jamais établies sur les bases de la vie simple, que les relations vitales et vivantes me trouvent impuissant et, à la fois, insatisfait, quand par hasard elles s’établissent. Par exemple, dans mes amours, j’ai rejoint les êtres ailleurs que dans leur vie, dans une correspondance, une harmonie où nous nous trouvions libérés ; je les rencontrais là comme au delà d’eux-mêmes, dans un équilibre, une harmonie possible. En dehors de ce rapport, je ne les aimais guère ; je les aimais de charité, de pitié, mais non d’amour, de passion. Ma passion n’allait pas à elles mais à un rapport, mon exaltation consistait en la conscience de ce rapport.

De Saint-Denys Garneau voit dans cette façon d’être et de ressentir, une expression « d’ordre poétique […] d’ordre artistique » qui « définit suffisamment la direction de ma vocation » (L : 193).

Les années de crises

La lente et patiente formation entreprise en son adolescence en vue de parvenir à l’état idéal de poète et d’artiste a porté ses fruits. Il est poète, à tel point de son désir et de croyance en son état qu’il ne peut même plus envisager de ne l’être pas. C’est devenu une condition existentielle, voire une preuve identitaire qui le réchappe du néant, car « être poète, c’était ma raison de vivre, à moi ; c’était ma preuve à moi-même de mon existence. » (L : 223)

Ce n’est qu’en fonction de ce « haut sacerdoce » (Œ : 171) de grand-prêtre de la beauté que le monde et la vie existent pour lui :

J’avais d’abord mis tant d’espérance, toute mon aspiration dans ce désir de créer de la beauté, de posséder le monde en beauté, que si les possibilités de réalisation s’évanouissaient, quand je doutais de mes aptitudes à cela, tout flanchait, le monde entier s’obscurcissait ; je sombrais, je me rongeais, j’étais annihilé. Dans mon désir, j’étais cela, poète ; quand je ne l’étais pas, je n’étais rien. Il n’y a que là d’ailleurs que je vive dans cette exaltation où je trouve la joie de l’amour. (L : 222)

Tout de même, il lui arrive de s’interroger parfois sur l’authenticité de ce poète qu’il se veut. Avant même la parution de Regards et jeux dans l’espace, en septembre 1936, il se pose la question : « je me demandais par quelle aberration, par quel mensonge j’avais pu croire être poète, et dire : “J’aime, je sens la beauté de cela, je la chante !” Je me demandais quel être d’emprunt avait bien pu passer par moi et comment j’avais pu le construire sur, avec cet être que j’étais, vide, moi, rien. » (L : 222-23)

C’est qu’être poète commande des assises solides pour soutenir l’architecte et son œuvre :

Le poète pour qui toute chose, toute la vie est signe. Et lui cherche des signes intelligibles, des signes formés pour présenter le sens trouvé, le sens obscur, profond. […] Il participe à cette obscurité de la création pour nous, il nous ouvre des fenêtres sur une obscurité plus profonde, plus exigeante et plus significative. Il participe au mystère, à sa lumière et à son obscurité. Il nous emmène à l’invisible, nous ouvre des portes sur l’au-delà. […] Pour supporter la percée rétroactive du regard, il faut que le pays intérieur ait la profondeur, et la solidité, l’authenticité, la force et la santé, afin de pouvoir se conformer sans périr à un sens, de pouvoir réparer la brèche par sa vitalité. Sans quoi le pays est massacré, disjoint ; il ne reste plus que décombres. (ŒP : 579-80)

Après avoir préparé et édité avec tant de soins son recueil Regards et jeux dans l’espace, après avoir joué avec la possibilité de le soumettre au Prix David 6, de Saint-Denys Garneau retire son livre du commerce le mois suivant sa publication.

Entre temps, il avait préparé un communiqué qui paraît dans Le Devoir du 5 avril 1937, donc après la lecture de l’article de Valdombre. De son recueil, il mentionne « un aspect tout à fait nouveau de la poésie au Canada » et reprend des termes des critiques sur sa « sincérité », son « abstraction », sa « liberté », sa « lumière » et son « caractère intérieur » (ŒP : 126-127).

Contrairement à une opinion déjà avancée, nous ne croyons pas que le retrait de son recueil soit causé par la critique de Grignon (Œ : 789-90), mais par la crise intérieure qui le secoue. Hanté par « l’angoisse d’être découvert », il croit son œuvre entachée d’un manque d’authenticité. C’est parce qu’il s’intente un procès d’imposture, procès où il est à la fois juge et partie, qu’il se fait une obligation de renoncer à l’écriture : « on n’a pas le droit de jouer par les mots de ce qui ne comporte pas en nous de substance profonde » (ŒP : 639). Il lui faut renoncer à exprimer cette beauté qui reste inextricablement liée à la vérité, conditionnée par la vérité : « Je sépare de moins en moins vérité et beauté. Ce qui n’est pas vrai est d’une beauté factice, donc non pas vraiment beau. » (L : 225)

C’est pendant cette période qu’il qualifie de « dépression nerveuse » ou de « neurasthénie » qu’il s’embarque pour l’Europe, en juillet 1937. Ayant d’abord espéré une « fête 7 » d’un séjour d’un an, il ne vit qu’une « saison en enfer » qu’il abrège à trois semaines (Œ : 793-94). À son retour, il s’installe au manoir de Sainte-Catherine, qu’il ne quittera que pour de brèves périodes, jusqu’à sa mort.

Malgré l’interdit qu’il jette sur la lecture de son recueil, il ne peut s’empêcher d’entretenir des doutes sur l’arrêt de cette décision et il lui arrive de passer outre. Lui qui a tant de problèmes de communication avec les êtres, qui se sent si impuissant dans ses rapports avec eux, si inutile, incapable de les aimer dans la suite des jours, ne peut s’empêcher de vouloir leur apporter quelque chose, ne serait-ce qu’indirectement :

J’ai aussi promis à Bélanger de lui envoyer mon livre. Pourquoi ? […] Besoin de communiquer (communier me semble un trop beau mot). Communication d’une nature spéciale d’ailleurs. Ne pouvant communiquer directement, journalièrement, constamment, n’ayant pas « l’être », la vie nécessaire, l’amour nécessaire, la réalité nécessaire pour cela, cela me permet de communiquer par des points où, tout à coup, j’ai été réel. Offrir une certaine réalité de moi qui ne m’est pas toujours accessible, constante. Ainsi, communiquer à distance, non pas pour ne pas m’engager mais parce que ma misère, ma pauvreté, mon désert sont incommunicables. (ŒP : 560)

En janvier 1938, à Claude Hurtubise qui lui demande des articles et lui offre de publier des poèmes de son recueil dans La Relève, il avoue : « Après avoir reçu ta lettre, j’ai failli céder à la tentation de paraître. Relisant quelques poèmes, il m’a semblé qu’ils étaient sincères, peut-être intéressants. […] Mais Dieu m’a sous sa garde pour m’empêcher de faire des sottises et de me compromettre avec la partie de moi-même qui se raconte des histoires d’une authenticité douteuse sous de spécieux prétextes de poésie. » Finalement, il choisit le refus : « Je regrette donc de ne pouvoir, par crainte et peut-être une tardive sincérité, vous confier de mes habiles confections. Tout cela est paradis artificiel et peu recommandable. Je ne voudrais pas non plus que vous publiiez des extraits de mon livre. Silence sur tout cela. C’est encore ce qui me convient le mieux. » (L : 331-32)

Après un dernier article de critique littéraire paru en février 1938, mais promis bien avant, peut-être en décembre 1937, il abandonne officiellement l’écriture :

Pourtant, je sens bien que, si vrai que soit ce que j’ai dit, cela ne change rien à ma culpabilité qui procède de ce que : je n’avais pas le droit de le dire. Les secrets qu’on a volés ne nous appartiennent pas. Le poète, tout ce qu’il donne, il l’exprime comme lui appartenant en propre. Et ce qu’il donne ainsi, s’il ne le possède pas en propre en effet, il le profane. Il est un imposteur. Le poète joue, oui : il a la faculté de devenir toute chose : mais c’est que réellement, ou par analogie il est, en fait, tout ce qu’il devient. Ainsi, tout jeu n’est pas justifiable ; on n’a pas droit de jouer par les mots de ce qui ne comporte pas en nous de substance profonde. (ŒP : 639)

Sa volonté est confrontée toutefois à l’envie irrépressible qui le pousse à transgresser ses propres interdits. Après sa retraite littéraire qu’il disait définitive, il est pris en flagrant délit d’écriture par Robert Élie à l’automne 1938 :

Je viens de lire une nouvelle sans titre (Celui qui souffre) que St-Denys m’a confiée. Il y a, dans ces phrases, de la vérité, tant de qualité. Il est absolument sûr que c’est beau, et que à certains moments il s’élève à une pure vision. Il m’a dit l’autre soir, qu’il avait plusieurs autres sujets dans la tête et que s’il pouvait croire à la valeur de ces pages, il pourrait les écrire sur-le-champ. Vais-je le convaincre ? Car, c’est sûr, comme serait beau un recueil de ces nouvelles ! – En tout cas j’admire cette possibilité qu’il a de vivre avec assez de force certaines expériences toutes gratuites et intérieures, pour pouvoir facilement les achever plus tard sur le papier. Moi, il me faut un autre hasard, ou, parfois l’heureux moment reste perdu 8.

Cette nouvelle non retrouvée nous renseigne sur le sort qu’il lui a fait.

Les paysages intérieurs

Ce titre est emprunté à son ami le peintre Louis Muhlstock qui a produit, dans les années 1990, toute une série de « Inscapes » qu’il traduit par « Paysages intérieurs ».

Le retrait de son recueil et la renonciation à l’écriture coïncident, aussi avec de graves crises psychologiques dont les symptômes remontent aussi loin qu’aux alentours de 1934, mais beaucoup avec des crises d’interrogation ontologique et religieuse.

Le religieux a toujours eu une part privilégiée dans sa vie. Il l’associe déjà avec le devoir du poète en 1930 (Œ : 832) et, en 1934, il souhaite faire une part à la production religieuse dans son œuvre (L : 99). L’année suivante, ayant expérimenté la pauvreté, voire la vanité de certains actes, il s’interroge sur son « identité » et se demande bien « quelle partie de moi-même je voudrais […] conserver éternellement ». Et « c’est alors qu’on réfléchit. […] On cherche en soi ce qui est conservable ; ce qui ne doit pas être jeté aux pourceaux. » Commence l’analyse de ce à quoi on a cru tenir. Tombent alors « les premiers, ces désirs qui ne résistent pas à la satisfaction de la chair », puis ceux « qui ne résistent pas à la satisfaction de la tendresse », et puis encore « ces désirs de domination, et ces désirs de tout comprendre » et, finalement, les derniers, mais non les moindres « bien difficiles à admettre après les avoir tant recherchés » « ces désirs de créer » 9. C’était en 1935 et, malgré des doutes, des remises en question, le besoin de créer l’emportera. Pour le moment.

Mais, de plus en plus, il y a progression en lui d’une aventure ontologique et religieuse, qui emplit progressivement tout le vide un jour laissé par l’abandon de la vocation artistique qui avait occupé ses efforts et ses poursuites depuis sa découverte.

Volontariste, d’une extrême lucidité, doté d’un pouvoir d’analyse exacerbé, qu’on lui reproche et qu’il se reproche parfois, et d’une rare exigence, voire d’une rigoureuse implacabilité envers lui-même, de Saint-Denys Garneau a « toujours eu la prétention de marcher tout seul, et aussi l’impression ». Personne, écrit-il, « n’a plus que moi la conviction de la toute-puissance de la volonté » (L : 59). Aussi refuse-t-il, sans toutefois nier la présence de la maladie, de rejeter sur elle une quelconque responsabilité, et s’acharne-t-il à transformer en assomption une condition qui peut-être n’était pas entièrement assumable :

Le point de vue « maladie » est insuffisant. Je l’ai toujours senti et c’est pourquoi je n’ai jamais accordé d’importance à mon état physique, sauf quand je cherchais des prétextes. Les maladies mentales, par exemple, sont cause de certaines réactions. Mais elles sont à base d’autres causes lesquelles ne cessent de transparaître dans ces réactions mêmes. Je considère par exemple certaines maladies de la personnalité qui consistent en un certain dédoublement, et celles qui prennent forme de « complexe d’infériorité », ou de honte, et jusqu’à une certaine hébétude, paralysie devant les autres.
Mes rencontres avec François, surtout dernièrement, offrent des exemples. […] Or la conscience de ce manque d’authenticité nous détruit elle-même, c’est-à-dire sans l’intervention, malgré l’intervention de la volonté, en présence de l’authenticité. (ŒP : 495 ss)

C’est qu’il faudrait, croit-il, pour « être heureux […] se soutenir, à mesure qu’elles grandissent, à la hauteur de ses exigences ». Autrement, les exigences « deviennent démesurées par rapport à notre réalisation, et c’est une sorte d’enfer d’un être écartelé » (ŒP : 539).

Déjà, pour plusieurs, de Saint-Denys Garneau est suspect d’écrire « Que le bonheur est dangereux, et toute puissance, et toute ivresse ! » (ŒP : 253) Pour un monde qui essaie à tout prix de l’évacuer de leur vie, la douleur, parce qu’elle fait mal, n’est donc qu’un mal qu’il faut s’empresser d’éradiquer.

De Saint-Denys Garneau reconnaît avoir dangereusement aimé la douleur, de l’avoir même, recherchée, et très jeune (Œ : 860-862). Il a cru comme Musset, un auteur de jeunesse qu’il a beaucoup pratiqué, que « l’homme est un apprenti, la douleur est son maître » et que « nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert ». La douleur porte surtout son sceau d’approbation parce qu’elle est indispensable dans l’aventure de qui s’en va à la recherche de son âme, qu’il ne peut trouver qu’au bout de cette route abrupte et périlleuse. Aussi, parce qu’elle est un reflet de la souffrance infinie du Christ qui en a fait, avec son amour et le don de sa vie, la clé de la salvation du monde :

J’ai l’intime conviction que c’est là que s’acheminent tous les sincères, et qu’ils y arriveront, à la découverte de leur âme. Etiam peccata, même les péchés, tout sert, tout mène là pour les sincères. Là, d’ailleurs, ce n’est pas la fin de la douleur : c’est seulement la compréhension, l’acceptation, l’amour de la douleur, parce que c’est par elle que le Christ a sauvé le monde, par sa douleur infinie. Ceci non pas un principe, la croyance à une affirmation abstraite ; ceci une expérience vivante, un amour vivant, une certitude que la douleur est bonne et que sans elle l’homme ne prend pas possession du meilleur de lui-même, son âme. Or l’âme en vaut la peine, et infiniment plus, et sans elle rien n’aurait de prix : car tout ce prix ne vaut que si nous trouvons l’âme.

Ceux qu’il admire le plus sont ceux qui sont passés par le creuset de la douleur, qui ont « ont dû traverser une extraordinaire épaisseur », qui est « la profondeur d’un homme », en particulier Baudelaire et Beethoven. Pour le premier :

Et voilà l’être que j’aime par-dessus tout dans Baudelaire. Cet être écrasé, battu, fouetté, qui a bu toute la douleur et l’a comprise enfin, sans révolte, cette dure et sainte amie, qui l’a comprise, et par elle a trouvé l’âme, le domaine de l’esprit, non plus de l’intelligence mais de l’esprit, qui est arrivé aux portes de l’âme, et s’est tu, mais aux portes du ciel, vaincu de toutes parts et disponible à Dieu enfin. (Œ : 962)

Et de Beethoven, il écrira :

Et ce pourquoi j’aime par-dessus toutes ses œuvres le quatuor 130 de Beethoven, c’est qu’il y a atteint le renoncement. Il y a là-dedans un adieu à toute joie, à tout bonheur reçu, un consentement à un ministère, vraiment, celui de chanter, d’être beau pour la gloire de Dieu et l’élévation des hommes : et d’être beau, de bien chanter, malgré tout, malgré la bassesse des hommes, et quand même aucun ne correspondrait à cet appel ; pour être beau et remplir son ministère. Voilà ce que j’ai trouvé là, et ce pourquoi j’aime maintenant Beethoven comme je ne l’avais pas aimé 10.

À un moment où il était « abattu et écrasé très bas, dépouillé, déchiré », il fait la découverte de la charité :

Dieu m’a envoyé des grâces, et j’ai connu la suavité de la charité. J’ai compris pour la première fois la nécessité de la véritable charité, et ce sentiment lui‑même par lequel on aime tous d’un amour égal, qui nous défend d’exclure qui que ce soit de notre cœur ou d’envisager dans l’amour chacun d’une façon et à un degré particuliers.

Ce sentiment engage tout l’être. « C’est là le sens de la bonté, Dieu m’a donné de le sentir. C’est une affection qui n’attend rien en retour, qui donne sans discernement et qui se complaît plus encore dans son don conforme à la volonté de Dieu que dans le plaisir causé, et cela sans jamais se rien attribuer. J’ai senti comme une bonté naturelle qui n’était pas simple attendrissement, mais correspondance à une libre lumière supérieure. » (ŒP : 237)

En même temps qu’il fait cette lumineuse expérience de la charité en son âme et conscience, il est confronté à la désespérante noirceur de son comportement dans ses relations avec les autres et de son inaptitude à ne leur donner rien de concret. Au sortir d’une expérience où il a « fait comme jamais encore l’expérience de la mort », il s’exclame : « Alors, quand on est là, au fond même de l’inexistence, que veux-tu qu’on dise, qu’on dise et surtout qui apporte aux autres&nbsp» ?

C’est là qu’il commence à entrevoir peut-être une manière de don par un dépouillement extrême : « Peut-être deviendrai-je assez simple pour me donner même ne possédant rien. Une simple parole d’homme, l’aveu au moins d’une existence amie. Il s’agit d’être résigné à n’être rien qu’un peu de charité. » (Œ : 958)

Point de départ d’un long cheminement dans le désert alors qu’il tâche à se « rendre digne de [s]on âme ». A-t-il ou non la vocation religieuse ? Parfois, il espère que non. En tout cas, il s’interroge, il fait des retraites de vocation. Il se dit prêt à l’accepter :

Malgré ce que je connais de mon incapacité à vivre, non seulement à être heureux mais à vivre, à être, je sens que si dans ma retraite on me dit que je n’ai pas la vocation je serai soulagé, content. Cela malgré que ma vie est impossible. Si, au contraire, on me trouve une certaine vocation religieuse, je crois bien que j’aurais le courage, ou plutôt l’abandon de la suivre. (ŒP : 519)

Il prie pour recevoir la lumière et surtout le courage de l’accueillir : « Seigneur, je vous demanderais de m’enflammer de part en part. Mais est‑ce que je ne chercherais pas l’amour plutôt que Vous ? Mais vous êtes, Vous, l’Amour. Je vous prie de créer en moi l’Amour, et de m’éclairer sur ma vocation, et de me donner, si je dois offrir ma vie, le courage de suivre le Christ, pour vous servir. » (ŒP : 552)

Si son engagement ne doit pas s’exprimer par une vocation traditionnelle à vivre dans une communauté religieuse, il reste des interrogations sur une forme d’ascèse personnelle et d’engagement à Dieu. Le hantent ces questions : « Ai-je la vocation de la pauvreté ? », « Ai-je la vocation du désert ? » « Je crois, écrit-il, que j’ai la vocation de la pauvreté. […] Je distingue aussi que ce qu’il me faut c’est être prêt à la solitude, à la pauvreté, mais que ce n’est pas à elle qu’il me faut m’engager, mais qu’en m’engageant à Dieu la solitude me deviendra nécessaire, la pauvreté de richesses temporelles nécessaire. » (ŒP : 647-48)

De la connaissance, puis de l’acceptation, surgira la liberté : « La seule vérité est la connaissance et l’acceptation. C’est une dure loi à accepter, mais où l’on trouve ensuite la liberté. C’est la seule façon de dominer sa vie. » (L : 222-23)

Cette solitude nécessaire pour mieux entendre la parole de Dieu et de son âme, elle est aussi commandée, il s’en rend compte, par ses problèmes psychologiques qui le portent à fuir le monde. À la fin de 1938, alors qu’il désespère « d’entretenir jamais de relations normales avec les êtres, même dans une vie qui chercherait la charité définitivement, ordonnée à cette seule fin », il associe vocation de pauvreté et maladie : « Vocation de solitude et pauvreté ou maladie incurable. Les deux peut-être. » (Œ : 990)

C’est toujours une quête de Dieu qu’il fait, mais qui doit tenir compte de sa condition pour exprimer l’amour, la charité qui est à la base de la religion catholique. Se donner à Dieu, quel qu’en soit le nom qu’on donnera à ce don, et au prochain par l’intermédiaire de Dieu, dans le Corps mystique en fait.

À un moment il doit reconnaître qu’il ne sortira pas de sa condition d’ « épouvante physique » devant les autres, qu’il ne peut espérer aucune guérison, et qu’il doit composer avec sa condition au meilleur de ses capacités :

Ma vie intérieure : désespoir complet et sans révolte de devenir jamais normal. Me mettre à l’abri et n’en jamais sortir. Réaliser dans ces conditions la Charité par un engagement à Dieu. Je ne vois pas d’issue probable au malaise et l’angoisse que me vaut toute présence étrangère (et tout m’est étranger) (épouvante physique) venant d’incapacité totale à m’opposer. Et même si cette physique angoisse (elle n’est pas que physique, au contraire elle est engendrée par cette incapacité de m’opposer, inconsistance spirituelle) disparaissait, cela ne changerait peut-être pas beaucoup les choses, car je ne sens pas matière en moi à aucun commerce fécond avec les êtres. (L : 389)

Malgré toutes les difficultés et les questionnements, il peut répondre de deux choses fondamentales, le besoin d’aimer et celui d’être sincère :

Il reste deux choses fondamentales. Le besoin d’aimer, d’adorer si l’on veut, et le besoin d’être sincère. Or le besoin d’être sincère, dans ma condition d’impuissance, de pauvreté, où l’affection est discontinue, intermittente et pauvre jusqu’à ne plus exister, rend impossible la satisfaction du besoin d’aimer. Il me faut trouver un moyen, un mode d’aimer sincèrement. Voilà mon problème personnel. Je le trouverais, ce mode, par l’ascétisme religieux. Est‑ce ma vocation? Voilà où ma retraite doit m’éclairer. (ŒP : 562)

Ce besoin d’aimer, alors qu’il fuit souvent ses semblables, il l’expérimentera surtout par l’intermédiaire du Corps mystique. C’est dans cette optique qu’il écrit :

Il faut répondre à chaque douleur des autres, à chaque cri de douleur que nous entendons (qui vient d’un défaut de détachement, d’abnégation, de ce qu’ils ne résident pas dans le lieu de la paix du Seigneur) par un acte personnel de détachement et d’abnégation de soi-même. C’est la seule façon de maintenir le niveau. J’ai l’impression que sans cela ils sombrent et nous sombrons […] Tandis qu’en nous engageant totalement à cette douleur sensible par un acte d’abnégation personnel, positif, ce drame, au lieu de rester fermé et mauvais, s’ouvre tout entier, la douleur est offerte. Et il ne me semble pas que ceci soit une façon de parler, mais qu’elle est réellement offerte, qu’elle est emportée dans le courant de la Rédemption. Peut‑être cet acte d’abnégation qui nous est demandé concourt‑il à faire participer cette douleur à la Rédemption. C’est l’impression que j’ai. (ŒP : 634-35)

Il se pose bien la question à savoir si c’est vraiment le rôle de l’homme ou de Dieu. Mais pourtant il ressent un appel pour un engagement qui le ferait participer réellement au drame :

Je ne sais si ceci est juste ou si la part de l’homme pour assumer réellement la douleur des autres n’est pas exagérée : le Christ peut-être les assume toutes et nous n’aurions pas en ce sens d’action directe à accomplir. Mais alors, comment expliquer que de tels spectacles exigent si profondément de nous cet engagement, l’exigent si directement, comme si nous devions nous confondre avec et les assumer, par un acte personnel de mortification ? […] Pourtant, le sens de l’appel si direct que j’ai ressenti me porte à croire qu’une participation réelle, au moyen d’une abnégation de moi-même et d’une offrande de moi-même avec cette douleur, était exigée de moi ; et que le sens de l’engagement qui m’était demandé était une participation effective à la Rédemption en ce qui regardait ce fait particulier, cette douleur particulière. (ŒP : 635-36)

Toutefois cet engagement dans la communion des saints réalisée dans cette solitude voulue n’est pas un cloître aux grilles infranchissables. L’interruption de la correspondance avec ses amis de Montréal, qu’il reverra quelques fois, coïncide avec l’installation de ses parents à Sainte-Catherine en 1941. Ses rapports humains se limitent désormais presque exclusivement à sa famille et à ses amis de Québec et de Sainte-Catherine.

De Saint-Denys Garneau ne souhaitait plus qu’être accepté tel qu’il est dans toute la simplicité et la générosité du respect de son silence. Les amis des dernières années l’accueillent tel qu’il est devenu, sans jugement, sans remise en question, d’autant plus facilement qu’ils n’ont pas connu pour la plupart le poète et l’intellectuel. Ils partagent des activités physiques, de plein air, de sport, plus que des idées, des confidences et des secrets. Avec eux il n’aurait parlé ni de sa vocation, ni de son œuvre littéraire, ni de religion semble-t-il, « ni de sa solitude, ni de ses regrets, ni de ses échecs, ni de son insuffisance cardiaque, ni des rhumatismes qui le faisaient souffrir, ni de ses amours 11 ». C’est pour cela que ceux-ci s’étonneront plus tard de découvrir un de Saint-Denys écrivain si étranger à celui qu’ils rencontrent.

Ils ont connu le rire de leur compagnon de jeux et peut-être s’imaginaient-ils celui-ci toujours aussi joyeux que lui. Nul doute qu’il y eut des rires francs et sonores, mais sans doute aussi des rires fracassés, car le rire n’exprime pas que la joie et le rire trop haut ainsi que les excès sportifs et physiques sont rarement le fait d’une nature apaisée et sereine : « Et quand on a ri beaucoup / Si l’on cesse tout à coup / On l’entend [la mort] qui roucoule / Au fond / Comme un grelot » (Poème « Cage d’oiseau », Œ : 33-34).

À ses parents qui ne comprennent pas parfois son exubérance, il écrit :

Vous me comprenez bien mal, vous ne me comprenez pas. Ne concevez-vous pas qu’on peut parfois être malheureux, fatigué de tout, et qu’on cherche à se changer les idées, à penser à autre chose, et à éloigner le moment où les idées noires nous reprennent? […] Quand les nerfs sont à bout de lutte, on cherche quelque chose d’extérieur pour se divertir 12.

Malgré son changement radical de vie, le poète peut-il s’empêcher de faire ?

Robert Élie écrit justement de lui:

Tu as toujours fai[t] même lorsque tu n’écrivais pas, c’est justement cela qui caractérise ton attitude devant les belles et les bonnes choses ; cette vocation à faire dès que tu es un artiste, et aujourd’hui exige de toi que tu sois l’artiste de cette œuvre, qui est virtuellement indéfiniment perfectionnable, d’être l’artiste de cette œuvre le plus grandement possible 13.

Lorsqu’il n’écrira plus, il continuera à faire mais autrement. Entre temps, il nous aura légué à jamais son œuvre, ses splendeurs et ses mystères. Il continuera de peindre, surtout la nature : son œuvre picturale est beaucoup plus lumineuse que ses écrits. Il peint encore des cartes pour le dernier Noël avant sa mort, et donne même des cours d’aquarelle à son jeune cousin devenu peintre 14. Dans les dernières années de sa vie, il se servira aussi, de ruineuse façon, de la photographie pour tenter de fixer des scènes de paysages.

Il cultive également la beauté en se faisant l’architecte paysager des jardins du manoir, son œil de peintre lui reste qui ne cesse d’y recréer des formes ainsi qu’une profusion harmonieuse de couleurs. Il habite le paysage, « part en rêve et part en chasse, le pas allègre. Un œil attentif et l’autre en joie. […] C’est un peintre qui promène ce qu’il est parmi ce qu’il y a. » (ŒP : 676-77) Et bientôt le paysage sera le lieu où on l’ira retrouver au-delà du cap chaviré de sa vie.

La nature est restée sa plus grande amante, la seule éternelle, la seule à laquelle il est demeuré constamment fidèle, celle qu’il n’a jamais réellement quittée même au milieu de la ville. Devant la beauté, toujours avidement sollicité, il ressentira parfois le désir d’une communication, d’une communion. Autrefois, sa mère lui avait appris à découvrir et à aimer cette nature, maintenant, les rôles sont inversés. C’est lui qui, l’été précédant sa mort, entraîne sa mère vers le plateau d’où l’on découvre le pays à perte d’horizon, de désir et de beauté.

Il a habité le paysage. « Voici l’espace que j’habite. Je m’y meus avec liberté et ma mesure lui est imposée, est imposée à sa grandeur, ma façon de parcourir l’étendue et de rejoindre l’horizon, de m’orienter, d’accrocher les points cardinaux, et de pratiquer entre les nuages des passages pour la lumière. » (ŒP : 459) Et le paysage s’est fait mémoire pour l’accueillir, il a retenu son regard sur lui et restitué sa présence. Par la suite, chaque année, au moment où l’été se meurt, au mois de son départ, ses parents dirigeront leurs pas en pèlerinage vers ce lieu qu’il aimait plutôt qu’au cimetière :

Je suis allée hier dans le sentier en haut, dans son bois. De Saint-Denys avait amenée là, une belle après-midi, l’été 1943, et m’avait fait voir toute la campagne qui s’étend au loin, les montagnes, les beaux arbres, la rivière qu’on apperçoit [sic] par endroits – le Manoir tout au bas, ses fleurs, les terrains – tout ça qu’il aimait tant. Que je sois montée là avec lui, regarder tout cela avec lui, lui avait fait un grand plaisir. J’avais, va sans dire, moi aussi trouvé tout cela beau. Depuis, tous les ans j’y retourne. C’est un pèlerinage que nous faisons mon mari et moi, à l’automne, en octobre, avant de partir. Nous le sentons là bien près de nous. Comme partout ici d’ailleurs. Nous vivons en quelque sorte avec lui – tout nous parle de lui – et nous sentons nos âmes si près l’une de l’autre. Comme il est resté près de nous 15!

Un jour, le 24 octobre 1943, il voudra une fois de plus, une fois de trop, repousser les limites de son corps et de ses défaillances.

Quitte le monticule impossible au milieu
Place-toi désormais aux limites du lieu
Avec tout le pays derrière tes épaules
Et plus rien devant toi que ce pas à parfaire
Le pôle repéré par l’espoir praticable
Et le cœur aimanté par le fer de la croix. (Œ : 201)

Aurait-il pu choisir plus beau lieu pour l’ultime communion qu’« entre le ciel et l’eau » (Œ : 116), dans « cette cathédrale d’arbres » (Œ : 239), ces arbres qu’il aimait tant jusqu’au bout au garde-à-vous à côté de lui, le veillant dans le secret de la nuit jusqu’à la découverte de l’aube ? Ce bois, son sanctuaire de beauté qu’il a peint et si souvent chanté, dont un paysan dira à Madame Garneau à la veillée funèbre : « Votre fils, madame, le bois va bien s’ennuyer de lui  16», l’avait jalousement gardé toute une nuit avant de le rendre aux siens.

Notes:

  1. Texte tiré de la Postface de Hector de Saint-Denys Garneau, Poèmes et Proses (1925-1940). Avec des inédits (textes et illustrations), Choix et présentation de Giselle HUOT, Montréal, Éditions de l’Outarde, coll. « Geai bleu », 2011, 420 p. : 382-402.
  2. Lettre à Jean Le Moyne, 23 juillet 1933, dans SAINT-DENYS-GARNEAU, Lettres à ses amis, Montréal, Éditions HMH, coll. « Constantes », no 8, 1967, 489 p. : 73. Désormais : (L :) dans le texte.
  3. Anne HÉBERT, « De Saint-Denys Garneau et le paysage », La Nouvelle Relève, Montréal, vol. 3, no 9 (décembre 1944) : 523.
  4. Lettre à André Laurendeau, 30 août 1933, dans SAINT-DENYS GARNEAU, Œuvres, Texte établi, annoté et présenté par Jacques BRAULT et Benoît LACROIX, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, xxvii-1320 p. : 930-931. Désormais : (Œ :) dans le texte.
  5. Hector de Saint-Denys GARNEAU, Œuvres en prose, Édition critique établie par Giselle HUOT, Montréal, Fides, 1995, cxv-1183 : 591-99. Désormais : (ŒP :) dans le texte.
  6. [Sainte-Catherine, ca 11 janvier 1937]. Extrait d’une lettre à André Laurendeau, dans Giselle HUOT, « Des femmes, des professeurs et des amis. Poème et lettres inédits… », Les Cahiers d’histoire du Québec au XXe siècle, Outremont, no 1 (hiver 1994) : 61.
  7. Ibid.: 60-61.
  8. Robert ÉLIE, « [Hier soir, ai retrouvé St-Denys] », 10 octobre 1938, dans Cahier [21], 58 p. mss : [24]-[31], BAnQ-M, Fonds Robert-Élie, 386/6/1, reproduit dans Œuvres en prose : 983-984.
  9. Extrait d’une lettre [25 juin 1935] à Georges Beullac reproduite dans son Journal (cette lettre n’apparaît pas dans Lettres à ses amis. (Œ : 1038-40)
  10. Ibid.
  11. Voir Jacques Roy, L’Autre Saint-Denys Garneau. Suivi de cinq lettres inédites de Saint-Denys Garneau, Québec, Éditions du Loup de Gouttière, coll. « Le Lieu du Loup », 1993, 143 p. : 68.
  12. Lettre à ses parents, [vers 1937-1938], publiée dans Œuvres en prose : 971.
  13. Extrait d’une lettre non envoyée de Robert Élie à de Saint-Denys Garneau, [ca 1937 ss], 5 p. mss: 2. ABnQ, Fonds Robert-Élie, 386/8/1. En haut de la première page, à gauche, une note à la mine de plomb, vraisemblablement de Robert Élie: «Non envoyée». Publiée dans Mémorial : Inédits de Saint-Denys Garneau, de parents et d’amis, Conçu et réalisé par Giselle HUOT et Benoît LACROIX : Cahiers de Saint-Denys Garneau, Montréal, 1 (1996) : 90-91.
  14. Voir Antoine Prévost, « “On va voir de Saint-Denys”. Souvenirs d’un jeune cousin » (ŒP : 984-86) : 985.
  15. Lettre de Hermine Prévost-Garneau à Robert Élie, Sainte-Catherine, 23 octobre 1949 : 1-2 mss. ABnQ, Fonds Robert-Élie, 386/8/2. Publiée dans Mémorial, Cahiers de Saint-Denys Garneau, Montréal, 1 (1996) : 28.
  16. Cité par Benoît Lacroix, « L’homme de la tradition orale », Maintenant, Montréal, no 5 (mai 1962) : 191