Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Poèmes

L’univers poétique des Regards et jeux et des Autres poèmes, vu par Marie-Andrée Lamontagne.

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice et journaliste. Dernier titre paru : L’homme au traîneau (roman, Leméac, 2012). Elle publie régulièrement des textes de fiction et de critique dans diverses revues littéraires et est membre du comité de rédaction de la revue Argument (Montréal). Elle est éditrice aux éditions Fides (section littérature). Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal).

Le texte qui suit a d’abord paru en guise de présentation à un choix de poèmes de Saint-Denys Garneau paru sous le titre, À côté d’une joie, Paris, Éd. la Différence, coll. «Orphée», 1994. La collection a depuis cessé de paraître. Texte de présentation repris ici avec l’autorisation de Marie-Andrée Lamontagne.

Un paysage immobile

Au Québec, c’est peu dire que la figure de Saint-Denys Garneau est entourée d’une aura tragique. Mort prématurément à 31 ans, Garneau n’a eu le temps de publier, à compte d’auteur, qu’une plaquette de poèmes, dont l’importance devait aller croissant à mesure que se renouvelleraient les générations de lecteurs. En France, Garneau est le poète maudit qu’a donné l’ « austère Canada 1 » ; il est parfois un poète chrétien, de surcroît « prophète », ou encore un « frère de Keats et de Shelley 2 », aussi bien dire un romantique. Il n’empêche : un quasi-inconnu, alors qu’au Québec Garneau jouit d’une réputation aussi considérable que tardive.

Regards et jeux dans l’espace, son œuvre maîtresse, paraît en 1937. L’auteur est alors un jeune homme plein de dons — peinture, musique, poésie, littérature, critique le sollicitent avec un égal bonheur. Si l’on exclut l’accueil chaleureux que font au recueil les amis de Garneau à La Relève 3, et une ou deux réserves qui se font entendre çà et là, on peut dire que Regards et jeux dans l’espace paraît dans une relative indifférence. Mais n’est-ce pas le sort qui échoit à la plupart des recueils de poésie, qu’ils soient publiés à Montréal, à Strasbourg ou à Paris ? D’où vient donc que l’on ait été si prompt à voir en Garneau une victime de l’obscurantisme de la société québécoise d’alors, de son inculture, de sa religiosité morbide, autant de traits que, non sans raison parfois, l’on prête volontiers au Québec d’avant la Révolution tranquille et qui auraient pesé lourdement sur la destinée de ses écrivains ? La singularité de Garneau est suffisamment affirmée pour que le lecteur résiste à la tentation de s’en remettre trop exclusivement à l’histoire ou à la sociologie pour le comprendre. En revanche, chercher à connaître un homme dont les lettres et le journal témoignent d’une vie intérieure intense, où le doute et l’accablement né de la conscience de sa médiocrité le disputent à la joie de la plénitude, peut éclairer cette poésie aux rythmes brisés, où l’introspection inquiète est souvent bousculée par de grands appels d’air.

Hector de Saint-Denys Garneau est né à Montréal, le 13 juin 1912. Il a quatre ans quand, avec sa famille, il va habiter un temps le manoir Duchesnay, à Sainte-Catherine­ de-Fossambault, près de Québec, village où vivait alors également sa jeune cousine Anne Hébert. Le manoir, hérité de la famille maternelle, où l’on se plaît à afficher une particule pourtant acquise par alliance, survivance du régime seigneurial de Nouvelle-France, est de toute première importance dans la vie de Garneau. L’enfance, demeurée à ses yeux l’époque des certitudes et de l’innocence, s’y déroule et, par la suite, les grandes vacances, qui rompent la monotonie d’une année scolaire ayant forcé le retour en ville. Plus tard, le jeune homme s’y réfugie aux heures de détresse, pour enfin y mener une vie recluse, entrecoupée de travaux physiques qui apaisent l’âme, ensommeillent l’esprit, et d’où la poésie, reniée, est vraisemblablement exclue, si l’on en juge par le silence qui caractérise les dernières années de sa vie.

Le manoir Duchesnay, c’est un peu le La Roque de Saint­-Denys Garneau. Comme Gide, il peut y flâner et rêver à sa guise, observer, de loin, au village ou sur la grand-route, les paysans astreints à un labeur qui garde sans doute de bien des états d’âme, mais dont le jeune homme se trouve dispensé par ses origines bourgeoises. Sainte-Catherine-de-Fossambault, c’est alors le Canada français que dépeignent les romans du terroir, un pays que ses défenseurs veulent intangible, avec ses croix de chemin, ses troupeaux de vaches, ses buttes, ses champs, tout ce à quoi s’opposera de plus en plus la ville tentaculaire, qui va proliférant, athée, comme ne manquent pas de le signaler bon nombre d’œuvres édifiantes.

Comme Antoine Gérin-Lajoie ou Patrice Lacombe au siècle précédent, Garneau voit dans la ville une hydre menaçante, où les sens sont exacerbés jusqu’au vertige, et, à l’hydre, il préférera toujours le calme de la campagne. L’arrière-petit­ fils de l’historien François-Xavier Garneau croit également au destin messianique du peuple canadien-français, dont l’abbé Groulx — son contemporain — a donné la formulation exacte. À cet égard, La Relève n’était pas dépourvue de visées pédagogiques. Il fallait former le goût du peuple canadien-français, tout lui apprendre en matière de culture. D’Octave Crémazie maudissant, de son exil parisien, ce « peuple d’épiciers » qui méprise les arts, à Paul Morin, aigri, les écrivains canadiens-français ont vécu diversement la rupture que la culture et l’éducation, faisant d’eux trop hâtivement des intellectuels, instauraient avec cette société où le hasard les avait fait naître. « La névrose fait partie de nos données culturelles », pouvait encore écrire Jean Le Moyne en 1960 4.

Chez Garneau, gentiment encouragé par la vanité maternelle, la lutte pour affirmer sa singularité prend la forme d’un repli aristocratique sur le passé — attitude pour le moins ironique chez un poète dont l’œuvre est souvent présentée comme la première manifestation vraiment moderne de la poésie québécoise. Il faut voir avec quel enthousiasme Garneau reçoit un jour la visite du marquis de Kirouartz, député royaliste de Bretagne, amené au manoir par l’oncle et le critique Maurice Hébert :

De vieille noblesse rurale, aimant la terre et connaissant le paysan, en contact constant et sympathique avec lui, ouvert à la nature et enthousiaste des aspects sauvages et de la vie simple à la campagne. Haïssant les Américains, ce qui n’est pas pour me déplaire. Idées saines et catholiques, d’une culture et d’une distinction naturelle. Je ne saurais dire à quel point il me fut sympathique, il me semblait que je retrouvais une ancienne connaissance 5.

Chez Garneau, l’opposition entre la ville et la campagne devait cependant échapper à toute idéologie, car elle s’est accompagnée très rapidement d’une recherche de solitude, dont la rigueur deviendrait de plus en plus maladive, sous le regard navré et impuissant des amis.

Si la solitude est utile à l’écrivain, dans son cas, elle était impérative et devait beaucoup à ses limites. La communication est en effet une entreprise risquée, où le malentendu est la règle. La souffrance qui en résulte, l’être fort l’assume ; et son optimisme lui fait renouveler ses tentatives dans l’espoir qu’elles donneront un jour des fruits. Mais l’être fragile, et qui se sait tel, que lui reste-t-il, sinon s’étourdir dans le chatoiement des surfaces — c’est le Garneau bon vivant, qui boit, chante, discute avec les amis, a des aventures — puis de s’arrêter, interdit, devant la vacuité du bruit qu’il a créé et qui, comme un rappel angoissant de sa faiblesse, résonne encore en lui après qu’il l’a fait cesser ? En préférant le silence et la solitude à des rapports multiples, à la fécondité toujours incertaine, Saint-Denys Garneau a peut-être fait preuve de plus de santé qu’il n’y paraît : il lui fallait se préserver. Détourné du monde extérieur, le poète pouvait se consacrer entièrement à la vie intérieure et à ce qui, chez lui, en était le corollaire obligé : la vie spirituelle.

Elle est un rempart contre la niaiserie. Mais elle peut aussi conduire le croyant à des extrêmes insoupçonnés. Plus encore pour Garneau, la religion a donné lieu à un « drame spirituel » où certains, comme Jean Le Moyne, ont voulu voir les manifestations excessives d’un moralisme français, dévoyé, au Canada français, en culpabilité judéo-chrétienne paralysante et en mysticisme malsain qui nie la chair et la part terrestre de l’existence 6. C’est faire peu de cas de l’inadéquation de l’être au monde et du drame proprement humain de Garneau qui, trop souvent, se retrouve « étranger à toutes choses, sans rien à apporter, ni rien pouvoir recevoir 7 ». Garneau a cherché à résoudre ce drame dans la foi ; il y a trouvé un autre drame. L’histoire a fait en sorte qu’il s’est inscrit dans la tradition catholique, à laquelle il a emprunté ses interrogations, ses exigences quant à la pureté de l’âme, ses doutes, comme la beauté de ses images, mais le drame spirituel ne devrait pas faire oublier le drame de l’incommunicabilité, lui-même doublé de considérations esthétiques et morales — toutes profanes — sur la valeur d’une poésie aussi soucieuse de perfection formelle que la sienne.

Au monde apparent, auquel participent la nature et la campagne, pour lui sources d’inspiration renouvelées, Garneau substitue le monde réel où la matière, délestée de ses composantes viles, ne garde que la substance que l’artiste, par sa sensibilité, par l’ascèse à laquelle il s’astreint, peut espérer entrevoir de loin en loin. Qu’il cède à ses penchants pour la surface que, plus habile, il appelle maintenant Beauté, et cette vision lui sera refusée. C’est cette préoccupation formelle, tributaire de la substance, qui a permis à Jean Éthier-Blais de faire de Garneau un disciple littéraire de Maurras 8. Pourtant, on aurait tort de ne voir dans cette conception de l’univers sensible qu’une question d’influences, auxquelles il faudrait d’ailleurs ajouter, pour faire bonne mesure, celle de l’école romantique, déterminante au Canada français.

Mieux que quiconque, Garneau a assumé les exigences de la foi, qui ramène l’être à son centre et l’oblige au sacrifice de soi — toujours à refaire dans le combat qui oppose le monde matériel au monde spirituel. Mais là où les tièdes décident de la fin du combat et s’accommodent des lâchetés que la vie terrestre et, plus encore, la vie en société invitent sans cesse à commettre, Garneau a passé outre. Il a regardé dans son cœur, s’y est vu bon et mauvais, grand et petit, beau et laid. Certains jours, il a cru que la reconnaissance de l’un et de l’autre aspect signifierait l’apaisement, et qu’il n’y aurait plus qu’à travailler à son dépouillement. D’autres jours, son esprit inquiet, que le regard d’autrui mettait aux abois, ne se voyait plus qu’éclaboussé, sali, irrémédiablement compromis : « […] savoir que je n’ai pas droit à la vie, j’insulte les hommes par ma seule présence, tellement elle est basse, tellement elle est morte, que la vie en moi ne prend que les formes les plus égoïstes et les plus matérielles et les plus factices 9 » J’avais des notions « spéculatives » sur la réalité, sur les problèmes que pose la composition des réalités. Des connaissances, intuitions, parallèles à ma réalité, mais quoi de concret, de vital [?] (…) Voici mainte­nant au moins une certitude (…) : que le domaine magique de la poésie m’est étranger, situé au-delà de mes capacités; je pourrai comprendre comment cela se fait, pourquoi, jusqu’à quel point, mais tout ceci ne changera rien. Il y a que ces choses résident dans la profondeur substantielle, où je n’ai pas accès ; je puis en avoir des intuitions, mais ça ne m’est jamais profondément personnel 10.

S’il faut au poète une connaissance de la réalité éprouvée par la poésie, Garneau a cru qu’elle lui avait été refusée. Sa poésie ne pouvait donc qu’être fausse, et lui, un usurpateur. Le parcours de Garneau — ses phases : joie, expansion, générosité des dons, repli, mort — oblige à s’interroger sur la nature de la poésie et sur ses exigences, extrêmes, insoutenables, et qui se heurtent sans cesse à la tentation d’écrire, chez plusieurs toujours si forte, et au geste même de créer, que l’on souhaiterait libérateur. Garneau exige de s’interroger sur le bien-fondé du poème avant même qu’il ne soit écrit, et non après, comme le font la plupart des poètes qui croient avoir été sévères quand ils ont jeté à la corbeille la moitié de leurs vers. Le geste de la création n’a en rien libéré Garneau, et les brimades qu’il a subies sont moins le fait de la société canadienne- française ou de la religion catholique que de ses exigences de poète. D’abord, il s’est interdit d’écrire si c’était pour céder au lyrisme facile. Puis, désireux de se donner de plus en plus à la vie spirituelle, seule capable de faire contrepoids aux « crises de mœurs » qui le terrassaient, il s’est interdit de créer. On aurait pu penser que le poème trouverait dans cette résistance un regain de vigueur, ainsi qu’en témoigne l’œuvre de Chalamov, écrite presque au même moment dans des conditions difficiles et qui puise dans la difficulté une tension féconde. Pourtant, il existe une énorme différence entre la contrainte imposée de l’extérieur et celle que l’on choisit de se donner. On lutte pour se débarrasser de la première ; on ajoute à la sévérité de la seconde, toujours suspectée de complaisance. Mais il semble qu’on ne puisse endiguer impunément l’élan créateur et qu’au-delà d’une certaine limite cette rude discipline se retourne contre le poète, qui doit en payer le prix : la solitude volontaire devient stérile, le dégoût, général ; à l’abondance succède le désarroi et, à l’équilibre miraculeusement atteint, le déséquilibre.

Le regard sévère de Garneau n’a épargné ni sa peinture, ni son journal, ni ses poèmes, ni ses articles. Avec Regards et jeux dans l’espace, il avait cédé à la vanité. Entre l’admiration des amis et l’indifférence des autres, il ne s’était trouvé personne pour voir, comme lui les avait vus, la mollesse de certains vers ou les errements de tel poème. Et quelle importance avait tout cela, quand l’âme était en cause ? « Musique, poésie, etc., cela ne pèse pas un cheveu parmi ce qui augmente mon être, l’élève, l’affecte positivement 11. » Alors il s’est tu.

***

De son vivant, si l’on exclut quelques poèmes parus dans des revues et les critiques d’art et de musique confiées à La Relève ou à d’autres revues aujourd’hui oubliées, Garneau n’a publié qu’un recueil de poèmes : Regards et jeux dans l’espace. C’est l’auteur (à vrai dire, ses parents) qui devait assumer les frais de l’édition, tirée à quelque mille exemplaires, dont la moitié seulement aurait été mise en circulation, soit par vente publique, soit, le plus souvent, en offrant le recueil aux amis ; Garneau lui-même aurait procédé à la destruction de l’autre moitié, dans un moment de reniement désespéré.

C’était compter sans la postérité. À peine quelques années après la mort de Garneau paraissait, aux Éditions Fides, dans la collection « Le Nénuphar », consacrée aux classiques canadiens, un recueil réunissant, grâce aux soins de ses amis Jean Le Moyne et Robert Élie, les poèmes de Regards et jeux et un certain nombre de pièces posthumes, arbitrairement réunies sous le titre Les Solitudes. Une partie de la correspondance suivit quelques années après, puis le Journal. Le poète Saint-Denys Garneau naissait. L’Université, la reconnaissance d’autres poètes et la soif de mythes du public consacrèrent cette naissance.

En 1937, Garneau, qui se voit davantage peintre que poète, a exposé quelques tableaux à Montréal. Articles, recueil de poèmes, animation d’une revue : cet embryon d’activité artistique, intense dans les limites imposées par une constitution fragile et qui augure déjà d’une « carrière », s’est déployé sur cinq ou six années et devait culminer avec la parution de Regards et jeux dans l’espace. Garneau avait soigneusement établi l’ordre des poèmes. Une lecture attentive y discerne une progression narrative allant de la légèreté de 1’enfance et des commencements vers la gravité et 1’espoir.

Bon nombre d’écrivains canadiens-français et, encore de nos jours, québécois, ont buté sur l’écueil du lyrisme facile. Il n’y a qu’à lire certaines descriptions de paysages qui parsèment la correspondance de Garneau, les ébauches de ses nouvelles ou, pire, ses poèmes de jeunesse, pour mesurer à quel point l’écrivain a dû lutter contre le lyrisme « coulant ». Mais, à la différence de ses prédécesseurs trop soucieux d’imitation, Garneau témoigne dans sa poésie d’une volonté de dépouillement et de fraîcheur qui n’appartient qu’aux grands commencements. Ce regard neuf ne lui est pas venu d’emblée : en dépit de ses lacunes, la culture littéraire de Garneau était réelle. Cependant, elle laissait le poète sur sa faim, et l’insatisfaction lui a fait chercher une autre voie.

Je savais tellement que ça n’était pas cela, l’émotion que j’avais, que ce n’était pas cela, les choses que j’avais sous les yeux […] Il faudrait trouver un petit nombre de mots simples, de mots enracinés, saturés de l’être des choses, des mots premiers, comme à peine sortis des choses : trouver ces mots et les vivre, vivre toute leur plénitude. Avec cela foire un poème : ce poème serait vrai 12.

Prosaïque, la poésie de Garneau opte aussi pour un vers cassé, au rythme heurté :

Comment voulez-vous danser j’ai vu les murs
La ville coupe le regard au début
Coupe à l’épaule le regard manchot.

Le souci de la forme est constant, et il ne faut pas sous-estimer la part de travail que cache ce verlibrisme, mais, au galet rond, poli par retouches successives (et souvent rimé), que Gautier, Vigny ou, ici, quelques années plus tôt, Jean­-Aubert Loranger n’auraient pas dédaigné, Garneau préfère l’oursin, dont la beauté vient de ses aspérités mêmes. Par là, on mesure mieux à quel point la poésie de Garneau est le fruit d’un long et douloureux dépouillement, que le caractère en apparence primesautier de Regards et jeux dans l’espace ne laisse pas deviner, sauf, peut-être, par intermittence, dans des vers comme celui-ci : « Pendant que surgit au ciel d’orient / la claire menace de l’aurore », qu’on pourrait croire tout droit sorti de Catulle-Mendès. Le tort de Garneau a peut-être été de penser qu’il lui fallait choisir entre la Vérité et la Beauté, et il a crié à l’imposture quand il n’a pu s’empêcher de voir qu’il avait encore trop souvent choisi la seconde. D’autres vers, tels ceux-ci :

Comme la fumée d’un mauvais âtre
Qui tire mal vers en haut
Quand le vent s’abat sur le toit
Et rabroue la fumée dans la chambre
Jusqu’à ce qu’on étouffe dans la maison fermée

pour moins beaux qu’ils soient, sont-ils plus vrais ? Il y a en Garneau du janséniste, qui dépouille les églises de leurs ornements pour ne pas se laisser distraire dans ses prières. Mais l’art de Philippe de Champaigne demeure encore trop rempli de certitudes, tandis que la poésie de Garneau doute, va et vient de l’ombre aux fleurs, poussée par un désarroi jamais apaisé.

Dans « Paysage en deux couleurs sur fond de ciel », on a envie de croire que la personnalité du poète s’est déversée dans l’opposition entre « les deux collines », les « quatre versants », « la vie la mort », « les fleurs sauvages » et « 1’ombre sauvage ». La barque qui glisse au milieu des nénuphars saura­t-elle trouver l’équilibre ? Le paysage est silencieux, le ciel se reflète dans l’eau et l’eau devient le ciel. C’est ainsi que la nature s’immobilise dans plusieurs poèmes de Regards et jeux. La poésie de Garneau est végétale, presque animiste, elle se cristallise dans un paysage qui trouve son point d’équilibre et que n’agite plus qu’un vent léger dans l’herbe, dans le feuillage, sur les buttes. « Paysage en deux couleurs sur fond de ciel » cherche à traduire une errance quiète, qui n’est pas encore tragique, et l’équilibre « impondérable » que Garneau aura cherché tout au long de sa brève existence aurait bien pu n’être que cela, « par bonds quitter cette chose pour celle-là », ce ciel pour cette eau, ces fleurs pour cette ombre. Les réminiscences bibliques et mythologiques présentes dans « Un mort demande à boire » en disent assez sur la volonté du poète à cet égard. Mais l’équilibre s’est rompu et l’ombre a tout mangé.

L’originalité de Regards et jeux dans l’espace tient enfin au ton, adopté dès les premiers mots, qui tire hardiment les poèmes du côté de la conversation et de l’échange. Mais à qui s’adressent ces semi-apostrophes ? avec quel mystérieux lecteur le dialogue est-il engagé ?

Nous ne sommes pas des comptables

Qui donc est ici pris à témoin ? Dans la poésie canadienne-française, Garneau instaure moins un je, déjà instauré par ses prédécesseurs lyriques, dont le plus connu demeure sans contredit Émile Nelligan, qu’un vous collectif : le petit peuple de ses lecteurs, dont le poète, dans sa solitude extrême, pouvait à peine soupçonner l’existence. Ce vous, formulé avec autant de vigueur et qui ne devait rencontrer qu’un faible écho, expliquerait peut-être la lecture faite de l’œuvre de Garneau qui voit en son auteur presque toujours une victime. Comme si le vous, bourrelé de remords de ne pas l’avoir accueillie comme elle le méritait, n’en finissait plus de battre sa coulpe.

Notes:

  1. Pierre Seghers, Anthologie des poètes maudits du XXe siècle, Paris, Belfond, 1985, p. 302.
  2. Pierre de Boisdeffre, Une histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Paris, Librairie Académique Perrin, 1962 (1958), p. 565.
  3. À la fois mouvement littéraire et revue, La Relève a réuni, à partir de 1934, un petit groupe de jeunes gens — journalistes, écrivains, critiques, tous anciens élèves des Jésuites — désireux de renouveler les lettres canadiennes-françaises par un apport spirituel et humaniste où l’influence de Jacques Maritain était particulièrement sensible.
  4. Jean Le Moyne, Convergences, Montréal, Fides, « Le Nénuphar » 1993 (HMH 1961), p.249.
  5. Saint-Denys Garneau, Lettres à ses amis, Montréal, Hurtubise HMH, 1967, p.153; lettre à Jean Le Moyne datée du 6 septembre 1934.
  6. . Jean Le Moyne, Convergences, « Saint-Denys Garneau, témoin de son temps », op. cit., p. 239-263
  7. Lettre à Yolande Leblanc, datée du 21 août [1935], in Œuvres, texte établi et présenté par Jacques Brault et Benoît Lacroix, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1971, p. 963.
  8. « L’anti-romantisme de Saint-Denys Garneau reflète bien la portée de cet enseignement :  » La perfection sera atteinte lorsqu’une riche substance humaine sera exprimée sous une forme classique.  » C’est là toute la doctrine maurrassienne. » (Le Devoir, 27 décembre 1969, p. 10.)
  9. Lettre à Jean Le Moyne, datée du 5 août 1939, in Saint-Denys Garneau, Lettres à ses amis, Montréal, Hurtubise HMH, 1967, p. 280.
  10. Lettre à Jean Le Moyne, datée du samedi 21 novembre 1938, in Œuvres, op. cit., p. 991-992.
  11. Lettre à Jean Le Moyne, datée du samedi 21 novembre 1938.
  12. Lettre à Robert Élie, datée de septembre 1936, ibid.; p. 226-227.