Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Peintures

Tout l’œuvre peint, commenté par France Gascon.

France Gascon est historienne de l’art. Elle a occupé divers postes de responsabilité dans les musées et notamment au Musée d’art contemporain de Montréal (1978-1988), au Musée McCord (1988-1993), ainsi qu’au Musée d’art de Joliette (1994-2005). Auteure prolifique, elle compte à son actif plusieurs catalogues d’expositions et articles spécialisés dans des revues d’art et de muséologie, parmi lesquels L’Univers de Saint-Denys Garneau, le peintre, le critique, Boréal/Musée d’art de Joliette, Montréal, Joliette, 2011, 109 pages, d’où sont tirées les reproductions apparaissant sur ce site.

Les œuvres de Saint-Denys Garneau réunies ici sont toutes des huiles sur toiles. Elles sont toutes non titrées, non datées et non signées. Par recoupement avec divers autres documents et des témoignages de l’artiste, on en déduit que la majorité d’entre elles auraient été exécutées entre 1931 et 1937.

Ce n’est que très récemment qu’on a pu prendre la mesure de l’ampleur de la production du peintre. La plupart des œuvres sur toiles regroupées dans cette section du site Internet n’ont fait surface que dans le courant des années 90 alors que le neveu du peintre, Yves La Roque de Roquebrune, prend la décision de rendre public un ensemble de toiles conservées depuis cinquante ans dans le tiroir d’un meuble qui lui est légué par sa mère Pauline et dans lequel sa grand-mère, Hermine Garneau, les avais placées après le décès de son fils Saint-Denys. Même si le journal de Saint-Denys Garneau et ses lettres contiennent d’abondantes références à ses activités de peintre, Saint-Denys Garneau n’a exposé ses œuvres sur toile que trois fois et seuls quelques tableaux, dispersés dans des collections privées, étaient connus avant 1993. C’est à ce moment qu’est alors mis à jour un ensemble d’une trentaine d’œuvres, exposé d’abord dans le cadre des fêtes commémorant le 50e anniversaire de la mort de Saint-Denys Garneau, organisées par le Comité des amis de Saint-Denys Garneau de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier (anciennement « de-Fossambault ») et qui fait aussi l’objet d’un livre d’art, publié aux éditions Fides comprenant une nouvelle édition de Regards et jeux dans l’espace 1. Il faudra attendre ensuite 2001 pour qu’un ensemble plus substantiel d’œuvres de l’artiste, soit 56, puissent être réunies dans une exposition que le Musée d’art de Joliette lui consacrait 2.

Une œuvre peu connue

Les témoignages sur l’œuvre picturale de Saint-Denys-Garneau sont rares. Aucun galeriste ne suivait cette production et ne peut témoigner de ce qu’il aurait pu voir, à tel moment, dans l’atelier ou au retour des excursions du peintre dans la nature. Même un artiste dont il était proche et dont il avait commenté le travail comme Louis Muhlstock n’avait jamais vu ses tableaux avant 1993.

Or, paradoxalement, pour un peintre qui s’est si peu soucié de reconnaissance publique, la critique a bien souligné jusqu’à présent que Saint-Denys vivait bien son état de peintre et que peindre, réfléchir à sa peinture et même la passer au crible de son jugement, le dynamisait et le rendait heureux : « Son œuvre picturale est beaucoup plus lumineuse que ses écrits 3. » « Saint-Denys Garneau est relativement heureux en peinture. Il l’est nettement moins dans ses poèmes 4. » Qui ne connaîtrait de Saint-Denys Garneau que ses lettres à ses amis ou son journal croirait se trouver en face d’un peintre bien davantage que d’un écrivain tellement son attention semble absorbée par ses activités de peintre.

Afin d’explorer davantage l’œuvre peinte de Saint-Denys Garneau, nous avons regroupé ici la quasi-totalité des œuvres connues sur toile autour de diverses thématiques. Ces regroupements sont l’occasion d’examiner de plus près les enjeux que soulève sa production.

Silhouettes bleutées

Cette première série réunit des paysages que Saint-Denys Garneau affectionnait et dans lesquels il se retrouvait fréquemment. Le troisième (en partant de la gauche) montre la rivière Jacques-Cartier et il s’agit d’un tableau qui était particulièrement cher à sa cousine, Anne Hébert, qui avait assisté à la réalisation de celui-ci. Saint-Denys se montre ici fidèle à une certaine tradition du paysage qui privilégie les plans larges et récessifs, traités légèrement en surplomb. La palette est harmonieuse et fait place à des tons qui permettent aux plans de se découper les uns des autres. La présence d’une bande bleue, qui semble dans chaque cas vouloir traverser la surface de part en part, accentue l’effet de profondeur, tout en ramenant le spectateur dans le plan du tableau, à sa surface, la bande bleue étant traitée en aplat. Cette ambivalence entre les effets de profondeur et ceux de surface concorde bien avec l’approche des paysagistes d’avant-garde de l’époque, dont Saint-Denys Garneau fut d’ailleurs proche, comme Edwin Holgate par exemple, pour lequel il avait une grande admiration, comme en fait foi le Cahier V du journal de Saint-Denys Garneau, daté de 1935. Également la palette où dominent les verts et bleus, à la fois chaude et froide, maintient l’image dans un registre dont sont exclus les accents trop dramatiques et qui se trouve à mi-chemin entre le paysage accueillant et enveloppant et celui dans lequel on commence à perdre ses repères.

À la ville

Une autre thématique développée chez Saint-Denys Garneau qui le met encore en lien étroit avec des artistes contemporains est celle de la représentation de la ville. Le motif de la ville, de même que la palette choisie, font ici penser à un autre artiste dont il était proche et dont il admirait à la fois le sens de la mesure et le sens de l’intimité : son ami Louis Muhlstock. Chez Saint-Denys Garneau les représentations de la ville prennent essentiellement pour objet les abords de la maison familiale, située sur la rue Oliver à Westmount. Là encore, on retrouve chez l’artiste la volonté de n’aborder que des sujets qu’avec lesquels il entretient un rapport d’intimité et de ne reconstituer que des décors qui lui sont familiers. Les points de vue sur l’arrière-cour de la maison familiale sont bien, en effet, ceux d’un occupant de la maison et ne peuvent avoir été pris que de l’intérieur de l’habitation ou d’un balcon de celle-ci. L’impression d’intimité est indéniable, traversée toutefois qu’elle est par une géométrie quelque peu contraignante – et totalement absente de l’autre décor familier, celui de l’environnement champêtre de Sainte-Catherine. La fluidité des décors extérieurs de la campagne fait place ici à des compositions plus dénudées et légèrement oppressantes.

Présence humaine

Ces images sont les seules qui incluent, presque toutes et aux tous premiers plans, des personnages. Dans les deux premières images, ce personnage représenterait vraisemblablement la sœur aînée de Saint-Denys, Pauline. Chacun des personnages est traité de manière très stylisée et ses traits, s’il en a, sont à peine esquissés. Le paysage extérieur y est encore souvent présent et on remarque aussi, à nouveau, ce procédé des plans bleus, très saturés et presque traités en aplat, conférant une qualité graphique à l’ensemble et venant contrer les effets de réalisme que la présence des personnages contribuerait à instaurer. Une grande légèreté ressort de ces petites œuvres, qui offrent des moments saisis à la dérobée, de petites icônes d’un quotidien lumineux, sans lourdeur aucune, où la rêverie occupe une place de choix. À chaque moment où l’œuvre de Saint-Denys Garneau est redécouverte et où l’on songe à se l’approprier ou à la redécouvrir, une thématique particulière semble remporter la faveur. Ainsi, en 1993, lors de la publication de l’album publié par Fides sur Saint-Denys Garneau et lors de l’exposition organisée par le Comité des amis de Saint-Denys Garneau, c’est cette série qui passe au premier plan : ces petits symboles de la vie quotidienne font résonner un univers poétique qui semble frapper l’imaginaire, probablement parce qu’il met en lumière une facette de l’écrivain, plus sereine et légère, qui tardait à être reconnue.

Tourmente

Cette série prend à nouveau la nature comme objet mais elle la charge, cette fois, de diverses notes qui en font un théâtre d’émotions plus complexes et plus chargées sur le plan émotionnel. La nature n’est plus la nature placide, verdoyante et accueillante de la première série. Le vent et la froide saison semblent la dénuder. Les arbres, frêles, isolés, résistent mais se tordent sous la pression des éléments. Les havres d’harmonie vus précédemment semblent avoir cédé la place à des lieux où se manifestent l’adversité, la résistance, voire même la résilience. Tout comme la précédente série avait recueilli les faveurs au milieu des années 90, ce sera au tour des images de cette série de recueillir une plus forte adhésion au début des années 2000, comme le manifestent notamment des pages couverture de publication ou d’enregistrement sonore illustrées à cette époque par des œuvres de Saint-Denys Garneau. Une légère angoisse sourd de ces images, et elles témoignent probablement, à ce moment-là, du rapport que Saint-Denys Garneau semble avoir lié avec la nature, une nature aimée, prisée et réconfortante mais qui n’en abolit pas pour autant les combats intérieurs qui habitent l’artiste et dont on sait, par ses lettres et ses divers écrits, qu’ils sont très nombreux à l’agiter. Ces images nous semblaient peut-être, à ce moment-là, les évoquer mieux que toute autre.

Forêt

De ces forêts on retient principalement qu’elles sont opaques et que la perspective y est en quelque sort bouchée. En cela, le point de vue est un peu similaire à celui que nous avions aux abords de la maison familiale de Westmount: une impression d’impasse, pas vraiment oppressante mais sur le point de le devenir. On sent ici, en effet, que le peintre apprécie ce brouillage de la perspective, qui fait en sorte que la couleur et les empâtements prennent davantage de place. Étrangement, dans cette série, on peine à distinguer le haut du bas : les points de repère sont à ce point brouillés que le regard est dans la nature, totalement plongé dans celle-ci, dans un effet d’immersion que cette série poussera plus loin que n’importe quelle autre.

Saisons

La façon dont Saint-Denys Garneau s’approprie les qualités de l’expression picturale – couleur, touche et référence spatiale – le place dans un espace de liberté et d’expérimentation qui pointe vers les décennies à venir. Or, aussi audacieuses soient-elles parfois, aucune des libertés d’expression adoptées par l’artiste ne sera jamais érigée en « dispositif ». Toutes les avant-gardes qui marcheront dans les traces de Garneau brandiront leurs trouvailles d’expression – écriture automatique, peinture gestuelle, abstraction géométrique – pour en faire un porte-étendard. Jamais Saint-Denys Garneau ne se résoudra à choisir ou à privilégier un dispositif ou à le faire passer au premier plan. « Il restera toujours en deçà d’un formalisme susceptible de le couper de ses chères choses 5». Jamais il ne sacrifiera le rapport avec la nature. Jamais il ne la perdra de vue. C’est ce dont témoigne cette série qui nous ramène à une description, plus sage, moins débridée, des variations des saisons et de leur impact sur la nature environnante.

La nature traversée

Ici la nature est à la fois objet de métamorphoses et de constructions sophistiquées. Les arbres font rideaux. Un muret semble une masse complètement rapportée. Une allée, qui s’élève devant nous, apparaît comme un pur effet graphique. Les licences abondent, sans jamais toutefois nous faire totalement décoller de la réalité. Même si les propositions spatiales sont complexes, l’artiste semble toujours vouloir les livrer dans une facture spontanée, débarrassée de toute enflure et de toute référence académique, savante ou pompeuse. La livraison se veut souvent quasi naïve, sans qu’elle le soit, bien évidemment. Toujours demeure chez lui cette volonté de rester en deçà de la chose bien faite. Il recherche l’expression juste, mais pas trop travaillée, l’équivalent pictural de son inclinaison, dans son style littéraire, pour le rythme et le ton de la langue parlée. Et qui redoute par-dessus tout la prétention, comme en témoigne bien d’ailleurs ce petit format qu’il a adopté, et auquel il est resté, semble-t-il, fidèle jusqu’au bout. Fidèle aussi aura-t-il été à son cher paysage, décliné de toutes les façons possibles.

Perspective à partir du manoir

Il est clair que l’exercice d’une peinture fondée sur le plein air renforce, chez Saint-Denys Garneau, son appartenance à un lieu et à une histoire, une volonté qui affleure par ailleurs dans plusieurs de ses écrits. Ainsi on retrouve au nombre de ses sujets favoris des vues pittoresques du manoir familial des Juchereau-Duchesnay de Sainte-Catherine. Saint-Denys Garneau revendique pour lui-même cette inscription dans un paysage qui lui appartient, et, de plus, de longue date. On retrouve cette même ouverture au passé dans son travail de critique d’art. Très actif sur ce plan, Saint-Denys Garneau démontre un intérêt – une passion même – pour les manifestations artistiques ancrées dans une tradition qui demeure unique au Québec. Aussi moderne soit son regard, jamais il ne tombe dans le piège de renier le passé. Ainsi, la lecture qu’il fait de l’art décoratif traditionnel des églises du Québec éclaire bien l’esthétique qu’il valorise : « une simplicité très élevée, qui nous pénètre, plus qu’elle ne nous frappe 6. » Comme dans son propre travail, le passé et le présent semblent liés sans aucune forme de tension.

Palette et géométrie

On trouve chez Saint-Denys à peu près tous les marqueurs de la peinture moderne: palette personnalisée, souvent dissociée de la réalité perceptuelle, touche – relâchée ou saccadée – qui tient parfois davantage de l’écriture que de la peinture, déni de la profondeur, aplatissement de l’espace, brouillages points de repères spatiaux, variation de la facture (qui va du plus léché au plus spontané) de l’artiste se double d’une mobilité expressive. On assiste ici au déploiement d’une œuvre capable d’instaurer les climats les plus variés. Les différentes séquences réunies ici en témoignent : on voit tantôt de la légèreté et de la grâce, tantôt des images plus poignantes, ici des constructions sophistiquées (comme c’est le cas ici), là des vues pittoresques (comme c’est le cas dans la série précédente). La nature, sujet de prédilection, y est un objet infiniment modelable : tantôt sereine, tantôt tourmentée, tantôt liée à un mouvement compulsif, tantôt à une absence totale de trace de l’instrument du peintre. C’est une nature dans laquelle on met du sentiment, qui se revêt de différentes qualités expressives. Une nature qui se métamorphose aussi : tantôt meublée de trouées, de percées, tantôt assimilée à un espace bouché, un tourbillon, tantôt un plein, tantôt un vide. Les qualités métaphoriques du paysage jouent à plein. Le peintre ne cesse d’en inventer.

La touche démultipliée

Cette dernière série rassemble des œuvres où on voit l’artiste privilégier de fines touches, serrées mais légères. La facture, animée, sautillante, devient le véritable sujet de ces petites pochades. Ces œuvres manifestent bien le point d’équilibre dans lequel la peinture se maintient dans les années trente alorsque les fonctions traditionnelles de la peinture y sont magnifiées et que les peintres, de plus en plus épris d’une expression plus personnelle, s’apprêtent à lui en faire endosser d’autres. Saint-Denys Garneau choisit de privilégier une quête métaphysique, au détriment de la quête formelle qui est en train de gagner du terrain partout. Sa position, qui à la fois s’inscrit dans des traditions et souscrit à des valeurs nouvelles, représente une nouvelle voie dans une histoire de la peinture québécoise par trop polarisée entre, d’une part, l’académisme, la figuration et le respect du passé et, d’autre part, leur rejet. Discret, secret même, Saint-Denys Garneau est aussi un cas assez unique de retrait par rapport à l’institutionnalisation des arts visuels : il connaît le monde des arts visuels, il en saisit parfaitement les enjeux, comme le démontrent brillamment ses activités de critique, toujours à la fine pointe du travail de ses contemporains, mais jamais l’artiste ne juge bon de s’y insérer. Il lui suffit, au fond, d’être son premier et seul public. Par quelque angle qu’on l’examine, cette œuvre n’aura eu de cesse de déjouer les attentes et d’imposer un espace de liberté qui, aujourd’hui encore, force l’admiration.

Notes:

  1. Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l’espace, Montréal, Fides, 1993, 207 pages. Le volume contient une préface d’Anne Hébert (la cousine de Saint-Denys Garneau). 35 œuvres de l’artiste y sont reproduites.
  2. France Gascon, L’univers de Saint- Denys Garneau, le peintre, le critique, Boréal/Musée d’art de Joliette, Montréal, Joliette, 2011, 109 pages. 56 œuvres de l’artiste figurent dans l’exposition qui contenait aussi des documents d’archives et des œuvres d’adolescence de l’artiste. 50 huiles sur toile sont reproduites dans le catalogue.
  3. Giselle Huot, « Hector de Saint-Denys Garneau ou le nom mal aimé », dans Hector de Saint-Denys Garneau, Œuvres en prose, Montréal, Fides, 1995, p. cvi.
  4. François Hébert, « Le peintre Saint-Denys Garneau », Liberté, volume 40, numéro 4, août 1998, p. 15
  5. François Hébert, op.cit.
  6. Saint-Denys Garneau, « Lettre à Jean Le Moyne » du 24 juillet 1935, Lettres à ses amis, Montréal, HMH, 1970, p. 171.