Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Contes et Nouvelles

 

Yvette Francoli est née en Algérie Française, sans espoir de retour. Après un début de carrière dans les Affaires Étrangères en Nouvelle-Zélande et en Australie, elle s’est installée au Québec où elle a enseigné à l’Université de Sherbrooke, au CEGEP et à l’Université Bishop. Elle est co-auteure d’une édition critique du roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon (PUM 1986) qui s’est vu décerner le Prix Gabrielle-Roy. Son édition critique des Essais de Louis Dantin (PUM, 2003) a reçu le Prix Jean-Éthier-Blais. Et son dernier ouvrage : Le Naufragé du Vaisseau d’or – Les vies secrètes de Louis Dantin (Del Busso, 2013) a reçu le Prix Victor-Barbeau de l’Académie des Lettres du Québec, le Prix Alphonse-Desjardins et le Grand Prix du Livre de la Ville de Sherbrooke. Un troisième ouvrage sur Louis DCoantin est en voie de parution : Le Jeu du masque et de la vérité. Son autre sujet d’études porte sur l’œuvre d’Anne Hébert. Elle a publié des articles sur sa fiction romanesque et donné plusieurs conférences en sa présence au Québec et en Belgique.

 

Contes et Nouvelles

de Saint-Denys Garneau

 

  «Au commencement il n’y a eu qu’un ‘enfant au regard premier

                           sur toutes choses’ qui sous les mots déplace toutes choses comme s’il   les possédait en propre

   Anne Hébert – «Saint-Denys Garneau parmi nous»

         

     «Apparaît le ciel des mots comme aux enfants

 l’univers merveilleux des contes.»      

                            Saint-Denys Garneau – «Monologue fantaisiste sur le mot»

 

«Sa vie ressemble à un conte, du moins au départ», a fort justement dit François Hébert dans sa présentation de l’édition originale de Regards et jeux dans l’espace. Un conte de fée, plus exactement, avec lui dans le rôle du prince Charmant. Son royaume, c’est Sainte-Catherine de Fossambault dans le comté de Portneuf (aujourd’hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier) où, sur un coteau, à l’abri de pins centenaires, se dresse «Le Manoir» de l’ancienne seigneurie ancestrale. Toujours écrit en lettres majuscules. Noblesse oblige! Le Manoir c’est son port d’attache. C’est là, dans cette belle maison de «granit rose comme une rose», bâtie par son grand-père le sénateur Antoine Juchereau-Duchesnay, qu’il a passé une enfance heureuse et vagabonde. C’est là qu’il viendra finir sa vie.

 

De Saint-Denys Garneau est le descendant d’une prestigieuse lignée de soldats, politiciens, hommes de lettres qui ont laissé leur marque dans l’histoire du pays. Du côté de la branche maternelle, le premier arrivé en Nouvelle-France, c’est l’écuyer Nicolas Juchereau-Duchesnay, sieur de Saint-Denys (fief de Cap Rouge) et de la Grande Anse à Kamouraska, qui avait été ennobli en 1692 devant son manoir, tête nue et genoux en terre selon l’usage, pour avoir vaillamment défendu Québec contre les attaques des Anglais.

 

En mémoire de son valeureux aïeul, le jeune prince reçut au baptême le prénom «de Saint-Denys» (avec la particule nobiliaire!), et celui d’»Hector» pour son oncle le colonel Hector Prévost. Pourtant  il ne sera pas un combattant comme ses ancêtres… ou comme son homonyme homérien Hector le défenseur de Troie, mais un poète, un rêveur, «un peu féminin», selon sa propre expression – plus attiré par le mystère des mots que par les prouesses guerrières. Enfant, sa «boîte à jouets (sera) pleine de mots pour faire de merveilleux enlacements / Les allier séparer marier…» Adulte, il aimera se donner l’air d’ «un artiste un peu bohème, un peu fou» (à Pierre Dansereau, 21 février 1929). Sa passion pour les lettres lui viendra de la lignée paternelle qui compte l’ «historien national» François-Xavier Garneau, son arrière-grand-père, et le poète Alfred Garneau, son grand-père.

 

Des écrits de Saint-Denys Garneau, on connaît généralement son recueil de vers, son journal, sa correspondance, mais beaucoup moins ses Contes et nouvelles. Il en a écrit une douzaine restés inédits de son vivant, comme toute sa production littéraire d’ailleurs, à l’exception de Regard et jeux dans l’espace, qui verra sa publication en 1937, et de quelques essais parus dans diverses revues. On peut lire ses contes dans l’édition critique de ses Œuvres, établie par Jacques Brault et Benoît Lacroix qui renferme tous ses poèmes, son journal, sa correspondance, ses essais (PUM, 1971). Également dans l’édition critique que Gisèle Huot a consacrée aux Œuvres en prose (Fides, 1995), ainsi que dans la collection «Littérature Québécoise» de la Bibliothèque électronique du Québec.

 

A ces ouvrages incontournables, il faut ajouter la nouvelle édition du Journal (1929-1939), publié «tel quel» par François Dumont du Centre d’études Hector-de-Saint-Denys-Garneau, qui présente pour la première fois dans leur succession originale tous les textes retrouvés des cahiers y compris les pages restées blanches. Quant à celles passées sous le couperet de la censure – (la sienne ou celle d’une tierce personne?) -elles sont également signalées. Toutes les citations de ma présentation sont tirées de cette nouvelle édition (Nota bene, 2012). Parmi les pages de ce journal intime, on retrouve également quelques esquisses de contes et nouvelles, fables, «mémoires», projets d’histoires, qui mériteraient de faire partie du petit recueil des Contes et Nouvelles. J’en ferai mention en conclusion de ce travail.

 

On ne peut parler de Saint-Denys sans évoquer ses amis Jean Le Moyne et Robert Élie, les gardiens de sa mémoire. Et, bien entendu, sa cousine, la poétesse Anne Hébert qui, ainsi que l’a fait remarquer Samuel de Sacy dans sa préface aux Chambres de bois, «est de la lignée de Saint-Denys Garneau. Même poétique, même ascèse, même dénuement de la forme, même intensité désespérée sur les thèmes de la déréliction et de l’incommunicabilité». On pourrait pousser plus loin le parallèle en ajoutant que les personnages romanesques hébertiens sont dotés du même tempérament rêveur et mélancolique que de Saint-Denys, même élan désespéré vers un «ailleurs» hors des limites du quotidien, même vulnérabilité face aux lois arbitraires du destin, même fascination pour la mort. On ne s’étonnera donc pas de voir Anne Hébert apparaître fugitivement au cours de cette étude pour nous apporter son témoignage. Les citations de ses textes sont tirées de ses Œuvres complètes établies par une équipe interuniversitaire sous la direction de Nathalie Watteyne, directrice du Centre Anne-Hébert de l’Université de Sherbrooke.

 

 

« L’appel des mots »

 

Dans un «Monologue fantaisiste sur le mot», sous-titré «Fantaisie sur le mot», de novembre 1937, Saint-Denys se comparait devant «l’appel des mots (à) un enfant assis qui écoute des contes de fées». Pour lui, les contes «ne sont pas qu’un bruit à nos oreilles pour l’accompagnement de nos rêves», mais un instrument qui nous aide à mieux comprendre l’âme humaine, les fées étant animées d’»une furieuse, une insatiable exigence de leurs sœurs fées qui sont en nous» (Journal, 425-27).

 

On comprend mieux pourquoi il avait offert et dédicacé Les Contes de Fées de Madame d’Aulnoy à son amie Gertrude Hodge-Le Moyne – (ouvrage tout récemment acquis par la Fondation de Saint-Denys Garneau).

 

De Saint-Denys aimait les mots parce qu’ils lui permettaient de rendre sensible «Le jeu» (titre d’un poème de Regards et jeux dans l’espace) de toutes choses. Et de ce jeu émanait un chant qui l’accompagnait dans sa solitude, auquel il ne prêtait pas toujours une oreille attentive, mais quand il lui arrivait de l’entendre, il lui semblait alors qu’un monde magique s’ouvrait pour lui livrer son  mystère. Le mystère de la parole!

 

Sa vie fut pauvre en événements, mais riche en réflexions de toutes sortes sur ses états d’âme, ses lectures, sa passion pour la musique, la poésie, la peinture, la beauté lumineuse et sauvage de son terroir, toile de fond de la plupart de ses récits et peintures. Là, seulement, il était dans son élément et pouvait donner libre cours à sa vocation poétique, car dans ce domaine les fées s’étaient montrées fort généreuses envers lui. Ainsi que l’a souligné Anne Hébert, «il avait reçu le don de poésie pour voir la terre, l’aimer, l’exprimer, tandis que parallèlement mûrissaient en lui le doute, l’interdiction, le goût de la mort et l’envers de Dieu.» (Journal musical canadien, février 1961, OC. V, 885-90)

 

S’il y eut une fée noire à son berceau, c’est celle qui lui refusa le don de la «grâce». Un mot un peu vieillot aujourd’hui qui revient comme une obsession sous sa plume, comme un tourment toujours plus lancinant. Il se sentait «craintif devant cette grâce qui attendrit (s)on âme» (Journal, 15 novembre 1935). Cette quête de la grâce, aussi élusive que «L’Oiseau  bleu» du conte de fée de Mme d’Aulnoy, avait laissé dans son caractère un fond de tristesse, âpre et désolé, dont son existence entière s’était ressentie.

 

Les plus riantes couleurs de sa pensée cachent toujours une grande tristesse. Il est de ces êtres qui semblent marqués au front du signe du malheur. Il fait penser à l’Ange d’Albert Dürer sur lequel le soleil noir de la mélancolie verse ses rayons obscurs. C’est un Desdichado. Ses dernières «esquisses» de contes et nouvelles nous le montrent «rompu», «brisé», incapable de supporter davantage l’»Enfer» dans lequel il vit : «Je n’en puis plus! Je ne puis plus souffrir», avoue-t-il, en juin 1937.

 

Dans une ébauche d’autobiographie écrite à l’adolescence, de Saint-Denys se demandait si le fait d’être né un 13 juin 1912 était malchanceux : «Nous constaterons cela plus tard car sait-on jamais si l’on a été heureux ou malheureux? Tout est tellement relatif!» Ceux qui ont lu son œuvre, sa correspondance et la nouvelle non titrée sur laquelle s’achève si abruptement son journal intime, connaissent la réponse à cette question…  La date est précise: 22 janvier 1939. Mais a-t- il cessé d’écrire ce jour-là? Ses amis Jean Le Moyne et Robert Élie disaient l’avoir vu écrire dans son journal encore un an avant sa mort survenue le 24 octobre 1943. Il avait 31 ans.

 

De Saint-Denys n’a pas toujours été sous l’influence délétère de la tristesse. Anne Hébert, qui l’a bien connu, disait qu’il avait «un grand rire fracassant». Ses premiers contes sont pleins de fantaisie et de drôlerie. Quand il entreprend son journal en février 1929, c’est un collégien enjoué et frondeur, conscient déjà d’être un artiste en puissance. Il se défend d’y relater, comme c’est l’usage, les «petits événements de la journée» : «Ce sera, écrit-il, une étude, une analyse, un conte, des pages disparates ou une petite histoire continue…». Il tiendra sa promesse. Ses modèles: Les Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand et Robert Helmont d’Alphonse Daudet. Son but: «Mieux se connaître et se perfectionner dans l’ordre moral et intellectuel».

 

En guise de préambule, il se met aussitôt à brosser sa première histoire. La sienne: «Esquisse de ma vie». Elle a évidemment pour cadre le village de Sainte-Catherine de Fossambault et Le Manoir, cette «merveilleuse fleur entre les merveilleux épis». C’est là dans ce paysage de «montagnes comme des vagues bleues (qui) découpent l’horizon de leurs houles irrégulières de bois de sapins verts, de bouleaux blancs, de merisiers à l’écorce argentée», auprès d’une «mère douée d’une âme très sensible aux beautés de la nature que s’est formée (s)on âme». Voilà planté le décor de prédilection de sa vie et de ses écritures.

 

La même année, le 4 octobre 1929, il faisait une autre tentative autobiographique: «Mon histoire», ce qui laisse entendre que ce journal intime n’était pas destiné à le rester, mais promis à une édition, posthume peut-être. D’où le souci qu’il apportera à relire ses textes, à les peaufiner, à y ajouter des variantes, des annotations… Il y transcrira ses poèmes, ses essais, ses chroniques, ses meilleures lettres, ses projets de contes et nouvelles…  

 

On a le sentiment à le suivre de pages en pages, d’années en années, qu’il n’a pas eu de vie en dehors de ce journal, son autre moi «tout remâché», son compagnon d’armes et son adversaire qui «suce son sang» comme un vampire, qui «épuise sa vie (et) use ses forces par la peur ignoble, l’énervement, le scrupule…». Il en arrivera à vouloir se battre en duel avec lui, à le terrasser, mais la fascination morbide que ce double exerce sur lui l’en empêche, le paralyse : «Je n’ai que toi… tu es toujours présent en moi  et en mon regard», lui dit-il dans un long monologue, intitulé «Journal» et sous-titré «Moi – dédoublement», qui est peut-être ce qu’il a écrit de plus tragique. Il sait déjà à cette date – le 15 novembre 1935 – que dans ce combat inégal entre lui et «les fantômes que son double s’amuse à créer autour de lui, il y laissera sa peau et jusqu’au prix de son âme incommensurable» (Journal, 246-48). Il aura beau brandir la prière comme un bouclier pour se protéger de la présence mortifère de ce double fantomatique qui le hante incessamment, il ne réussira jamais à le chasser. Chez lui tout est vécu et senti de l’intérieur de la terreur subjective qui déforme la réalité. La présence de ce Double (Döppelgänger) vampirique aura une résonance tragique et fatale sur sa vie et son œuvre.  

 

 

De « l’appel des mots » aux Contes et nouvelles

 

« Conte canadien », son premier récit, est daté de janvier 1929. C’est une histoire de fantôme qui a pour décor Sainte-Catherine  où, «sur le cinquième rang» (tout proche du Manoir sur le 6èmerang), se dresse une sinistre grange à moitié démolie que hantent des «r’venants et fifollets». Ce conte rustique  n’est pas sans rappeler les histoires campagnardes de «la bonne Dame de Nohant» avec leurs feux-follets qui dansent aux abords des forêts à la grande frayeur des passants attardés. On pense à La Petite Fadette qui avait la taille d’un farfadet et les pouvoirs d’une fée.

 

L’adolescent s’y révèle un excellent conteur qui réussit à exprimer la mentalité particulière, les superstitions et la parlure des paysans de son terroir. L’histoire est racontée par le père Moïse Robitaille, un vieil  «habitant», qui avait été au service de son arrière-grand-père, au temps où celui-ci était le seigneur de la contrée, et qui maintenant sert à l’occasion de chauffeur à sa famille : «Ça fait quatre générations de vot’ famille que je promène», aimait-il à dire. Sur le chemin qui conduit au manoir familial, ils passent devant les ruines d’une grange mal famée où la nuit les villageois disent avoir vu rôder des formes blanches et entendu des bruits de chaînes: «Quand on était en voiture, raconte le vieil homme, on donnait un coup de fouette au joual pour passer ben vite».

 

Un jeune faraud du village, qui s’était mis en tête de passer la nuit sur la galerie, en était ressorti comme s’il avait le diable aux trousses. La grange fut détruite, mais pas les sortilèges, car s’il faut en croire le vieux Moïse, «les r’venants, par le temps qui court, ne l’ont pas encore abandonnée et, l’aut’soir encore Ti Chou mon fils que vous connaissez et qu’est ben smatte, y a vu des fifollets qui rôdaient autour des vieilles pierres». Les superstitions campagnardes ont la vie dure… Tel est peut-être le sentiment du jeune seigneur de Fossambault au moment de faire arrêter la voiture devant le chemin qui monte vers le manoir…

 

De Saint-Denys semble avoir tenu en grande estime le vieux Moïse. Dans son esquisse d’autobiographie, il lui accorde plus de place qu’à sa propre famille et qu’à lui-même. Voici un extrait du portrait fort touchant  qu’il a fait du paysan :

 

Il a soixante neuf ans, le bonhomme; dans sa grosse moustache de grognard, il y a à peine quelques fils gris. La poitrine un peu creuse, la face osseuse, la taille moyenne et le corps sec, il est encore souple et vigoureux malgré son âge. Il travaille encore, car il n’a pas un sou devant lui et il lui faut nourrir une nombreuse famille, une femme qui fut jolie, paraît-il, beaucoup plus jeune que lui, laide maintenant à faire peur, et qui pour la toilette (…) fait disparaître vivement le peu d’argent qu’il pourrait amasser. Moïse est un bon garçon, trop bon garçon, «mouton» comme on dit, qui s’est laissé battre par sa terrible femme. Vêtu pauvrement, pauvrement nourri, toujours gai et de belle humeur malgré sa misère… («Mes Mémoires»,  «Ce vendredi, 22 février 1929», Journal, 20-25)  

 

Du «cher homme», il fera au cours des ans plusieurs portraits au fusain. Le passage du temps a laissé ses marques sur le vieux paysan et le jeune artiste s’en inquiète. À ses parents, il écrit en janvier 1932: «Il a perdu ce sourire aux yeux, cette joie gauloise et cette insouciance». De Saint-Denys se proposait de le prendre également pour sujet de ses contes sur la vie des «habitants» de Sainte-Catherine: «Ce sont eux, les simples, les ignorants, qui sont les vrais sages : résignation, modération dans les désirs».

 

Il ne manquait certes pas de matière, le vieux Moïse lui ayant raconté «toute une kyrielle d’histoires dont plusieurs fort jolies». Il en cite une dans son journal, assez cocasse et bien tournée, dont «La Fontaine, disait-il, eût pu faire une belle fable à cause de la fine conclusion». Elle ne figure pas dans le recueil de ses Contes et nouvelles où pourtant elle aurait eu sa place. Ici, encore, le conteur délègue la parole à Moïse :

 

Vous saurez qui vivait, une fois, un fils de paysan qu’était trop fin pour rester au village et qu’était allé chercher l’aventure dans ‘es grandes villes. Un beau jour, y r’vint chez son père, – ça faisait un foutu bout de temps qui y était parti – Y était ben greyé, toute en neu’ et y s‘croyait ben joli et pis ben fin. Y faisait son faraud, et en passant près d’un râteau, y dit à son père :»Hé! poupa! Voulez-vous ben m’ dire comment on appelle ça?» Son père y a rpond : «Charche.» – «C’est ben sacrââ!» Toujours ben vous saurez qu’ en revenant, y r’gardait pas à ses pieds, y s’accroche su l’râteau, si ben qu’y faillit timber. Sans vot’respect, y vous lâche un  sacre! «Maudit râteau!» Alors son père r’tourne et y dit en éclatant de rire :»T’sais ben comment ça s’nomme, astheure! (Journal, 1er mars 1929, 22)

 

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Quand Anne Hébert évoquait Sainte-Catherine, «ce pays plein de côtes et de creux, entre les côtes», avec son pont sur la rivière «toute hérissée de rapides blancs, dans un poudroiement d’eau et un fracas sauvage», c’est «la côte chez Moïse» qu’elle revoyait. Comment n’aurait-elle pas connu le vieux serviteur de la famille, elle qui avait «habité la même campagne et le même été» que son cousin?  Elle avait dû la monter plus d’une fois cette côte qui mène «vers le Pont-Rouge, par la route de sable, au bord de grands champs étalés, bordés par la montagne basse et trapue, couleur ardoise…» pour en garder un souvenir aussi vivace (L’Enfant chargé de songes, OC. IV, 271).

 

C’est au sommet de cette côte, «magnifique observatoire», selon le mot de Saint-Denys, que se dressait la maison de Moïse avec «son pignon en bardeaux que le temps avait rendus grisâtres et moussus». De là, s’étendait une vue panoramique sur les «vastes champs, la forêt d’érables de la sucrerie, plus loin la ligne bleu de Prusse des montagnes, le large ruban bleu argenté de la rivière, les rapides…» D’un cousin à l’autre, c’est le même paysage peint avec le même pinceau et la même palette de couleurs.

 

C’est probablement dans «la vaste cuisine meublée d’un poêle à deux ponts» de cette modeste masure que le jeune Garneau avait écouté le vieux Moïse égrener ses histoires au cours des longues veillées hivernales.

 

 

Des apparitions fantomatiques aux visions fantasmatiques et horrifiques

                                       

Un an après la rédaction du «Conte canadien», Saint-Denys écrivait  le 9 avril 1930, à son amie Françoise Charest, qu’il avait sur le métier une «nouvelle fantastique». Il l’écrivait pour occuper son temps en attendant l’intervention chirurgicale censée régler ses problèmes de santé. Mais ne serait-ce pas plutôt pour tromper ses angoisses à la veille de cette opération qu’il redoutait? En témoigne le titre de cette nouvelle, «Terreur», qui était déjà achevée le 28 mars 1930.

 

Une lettre antérieure à Françoise Charest, datée du 30 mars, nous apprend que, dans la même foulée, il avait composé «une pièce de vers fantastique  après avoir entendu une funéraille jouée au piano». Il en avait d’autres en tête dont l’introduction serait «l’attente de visions, puis la venue de visions étranges et macabres bien senties». Et il ajoutait cette longue confidence qui confirme l’état d’anxiété dans lequel il se trouvait:

 

J’avais des idées un peu folles et tous mes souvenirs de choses fantastiques ne revenaient en tête : des nuits de tempête dans notre vieux manoir à la campagne sous les pins noirs, quand je regardais assis à la fenêtre près d’une lampe à l’huile la féérique fantasque des éclairs qui sillonnaient le ciel sombre. Les éclats du tonnerre, ou des jours d’orage, quand je m’attardais près des rapides grondants; ou seulement le bruit immense et profond d’une chute d’eau. En plus quelques visions imaginaires de l’orient suggérées par une diablerie chinoise sur un disque de Victrola (…) Voilà ce que j’ai mis dans cette pièce. Et c’est bien cela que j’appelle la vie, une vie étrange, fantastique qui ne ressemble pas à notre vie d’en bas et qui ne tient que de nos facultés immatérielles, vie individuelle et inconnue des autres et différente en tous points de vue.

 

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Le 31 mars, une lettre à son professeur de versification, le père Lucien Hardy, nous apprend que cette pièce de vers est achevée. Elle a pour titre «L’Attente des horreurs». C’est au bord de la folie, dans «l‘effarement du rêve», «l’énervement noir des chimères malades» et «le frisson froid des affreuses terreurs», qu’il attend «l’heure échevelée, macabre où les forêts jettent leurs cris d’horreur». C’est l’heure des «visions lugubres,  des éclairs bleus» sur les nuages blêmes, l’heure enfin  «où (s)on regard fou fixe la nuit, hagard,  / Fasciné par l’éclat de la foudre blafard, / Qui fend le ciel peuplé d’horreur!»  Et cette lugubre oraison s’achève sur ces mots : «J’attends ma vie!»  (Œuvres, 100)… dans l’autre monde évidemment! On dirait qu’il s’amuse à se faire peur.

 

Et, dans une lettre du 31 mars, «à ses chers condisciples du passé», il se voyait déjà mort et enterré et, suivant l’exemple d’Alfred de Musset, il leur adressait cette requête: «Mes chers amis, quand je mourrai / Plantez un saule au cimetière…»  Il crânait pour mieux cacher son angoisse.

 

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Les mêmes visions horrifiques sèment la «Terreur» chez les personnages de la nouvelle fantastique annoncée à Françoise Charest. Elle a pour cadre : une maison de campagne (le manoir familial?) où quatre personnages sont venus passer la nuit : le narrateur (Saint-Denys?), un ami Jean (Le Moyne?) et son épouse, et la servante de la maison. Le narrateur est réveillé par les grondements du tonnerre mêlés aux hurlements du vent et au fracas des grands pins qui frappent le toit de leurs branches. Saisi de terreur, il voit soudain à la lueur des éclairs «une forme blanche immobile, indécise comme un fantôme», qui se tient debout devant sa porte.

 

La suite pourrait s’intituler Le cri, comme le célèbre tableau du peintre norvégien Edvard Munch. Le narrateur entend soudain «un cri sinistre, un cri de femme horrifiée, un cri strident, long, aigu, presque un hurlement», suivi d’»un autre cri aussi horrible» qui lui répond. Cloué de peur sur son lit, lui-même «incapable de crier», il voit le fantôme s’effondrer à terre. Et «les cris cessent subitement» pour faire place à la voix de Jean qui demande qu’on apporte vite du cognac. Son ami est à genoux devant la porte, une lampe de poche braquée sur un corps sans connaissance. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir l’identité du fantôme. Ici, au contraire du conte précédent, les phénomènes fantastiques reçoivent une explication rationnelle.

 

Dans ces textes se trouvent déjà en germe «les terribles accès  d’angoisse et de terreur» qui iront s’accentuant et l’accableront au point de lui ôter le goût de vivre et d’écrire (lettre à Jean Le Moyne, 15 février 1941).

 

 

Petits tableaux de la vie quotidienne

 

Les contes fantastiques cèderont leur place à quelques petits instantanés, pris sur le vif, au hasard de ses errances et rencontres. Ils sont écrits d’une plume vivante avec un sens sûr de l’effet. L’adolescent s’y révèle un narrateur-né qui excelle dans les portraits et les petits tableaux de la vie rurale ou citadine.

 

Un trajet «Dans le tramway» (27 janvier 1929) est l’occasion de faire le portrait de quelques passagers dont le physique ou les propos futiles ou le manque de civilité, le font pouffer de rire «dans sa barbe», expression qui l’amuse d’autant plus qu’il est imberbe. C’est une petite satire sociale qui transforme la réalité banale et quotidienne en sourire et fantaisie.

 

Pourtant, à la lecture d’une autre lettre à Françoise Charest, non datée,  mais vraisemblablement contemporaine de «ce bout de prose écrit en tramway», on sait que «cette folle envie de rire», ce «rire fou» irrépressible, cachait  bien autre chose :

 

Je regarde les hommes, la sottise, la méchanceté, la bassesse, la vanité de tous ces êtres. Et je ris! Je ris de ce rire qui fait mal à ceux qui le rient, de ce rire sarcastique et amer qui fait naître le dégoût. Et je me maudis, pauvre petite tête vide, incapable de grandes conceptions, cœur puéril incapable de fortes et durables douleurs, de passions véhémentes, de sentiments profonds et vrais! Je me maudis et je me hais d’être si près de ceux dont je ris, parce que je voudrais être grand, être beau, avoir un cœur immense, du génie! Parce que je suis ce que je suis! Dépit affreux qui me ronge, qui me hante toujours. (Œuvres, 886)

 

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Une autre rencontre dans un tramway lui inspire une courte nouvelle, fort touchante, qui ne fait pas partie de la série des Contes et Nouvelles, mais qu’on peut lire dans son journal sous le titre «Sur mon chemin j’ai rencontré…» C’est une sorte de petit poème en prose qui reprend, à la manière du rondeau et de la ballade, un même segment de phrase pour créer le rythme et la mélodie. Sitôt monté dans le tramway, son regard rencontre «les yeux merveilleusement grands et beaux, d’un bleu intense et d’un gris un peu triste; des yeux brillants et pourtant presque sans éclat…», d’une jeune inconnue qui le regarde d’un air absent de somnambule. Ces beaux yeux n’ont d’autre expression que celle de l’absence. Elle fixe pareillement, sans voir, chaque nouveau passager. Intrigué, il se demande ce qu’il peut bien y avoir derrière ce regard vide? Quel secret de sa destinée cache son âme absente? Et, soudain, il voit ses lèvres remuer sans qu’aucun son n’en sorte: «les mots au lieu de sortir semblaient aller en dedans». Profondément troublé, il sait en descendant du tramway qu’il n’oubliera jamais l’ovale pâle du visage de la passagère ni «ses yeux merveilleusement grands et beaux d’un bleu intense….», ses yeux qui regardent sans rien voir. (Journal, «Ce mercredi 23 mars 1932», 88-89)

 

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Du transport en commun citadin, passons à «L’autobus du village» (titre d’une nouvelle datée du 5 mai 1932). C’est «une antique Ford sonnant l’étain comme une casserole fêlée et qui halète sur la route comme une vieille pouliche asthmatique». Y ont pris place le narrateur, une commère endimanchée avec sa fille, deux «farauds de village» et quelques «habitants» qui tous se connaissent. Il ne manque à l’appel que le «vieux Saint-Joseph», parti au magasin acheter une clé de poêle. Son arrivée aiguise la verve de la commère, car pour égayer la galerie, elle bombarde le vieil homme de questions qui font ressortir deux traits bien connus de son caractère: sa dévotion à Saint-Joseph et son avarice. Et «tout le monde rit, de ce rire plus animal qu’humain des gens sans esprit en même temps que sans pitié qui se moquent d’un boiteux ou d’un chien blessé»… Mais le vieil homme feint d’ignorer les quolibets et les rires dont il fait les frais : «Priez saint Joseph, souffle-t-il à l’oreille de son voisin. C’est en priant qu’on gagne le ciel.» Ce petit tableau, réaliste et cruel de la vie rurale, est observé avec une acuité surprenante et soutenu par un don remarquable de conteur.

 

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 «Le paquet de l’oncle Alfred» (fin mars 1930), c’est une historiette qui aurait pu s’intituler «Les malheurs de Sophie». Une fillette attend la visite de son oncle et l’accueille toujours avec empressement et effusion parce qu’elle sait qu’il lui apporte une boîte de friandises. Mais l’oncle, qui n’est pas dupe, va jouer un petit tour à la jeune gourmande. Cette saynète, charmante mais sans plus, s’inspire probablement d’un fait vécu, car Alfred est le prénom de son oncle, le poète.  

 

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De la gentille plaisanterie, passons à la grosse farce macabre avec «La barrique de bière» (25 mai 1930). Ce récit, qu’on pourrait qualifier de nécrologique, présente trois embaumeurs en train d’évider la bedaine rondouillette d’un mort pour le conserver en attendant son inhumation. Mais comment redonner du volume au «bedon dégonflé» du gros bourgeois? Les trois compères avisent sur une étagère une barrique «bien rebondie, bedonnante et toute petite, toute mignonne» qu’ils vident de son contenu à grandes goulées, puis l’emmaillotent de chiffons…  Je laisse le lecteur découvrir par lui-même la suite scabreuse de l’histoire.

 

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La nouvelle «Les déboires d’un vendeur d’automobiles» tient dans une page et demie qui  mériterait d’être revisitée. Nous laisserons donc l’infortuné vendeur régler seul ses problèmes.

 

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Attachons-nous plutôt au conte, «Le gardien du phare» (non daté), qui offre une belle leçon de courage et d’abnégation. Ici, plus question de superstitions campagnardes ou d’humanité vulgaire et malicieuse, mais de lutte héroïque contre la nature en furie. Un gardien de phare, retenu chez lui par une forte fièvre, n’hésitera pas, au mépris de sa propre vie, à braver la tempête de neige pour aller aider son assistant à allumer la lampe du phare que le vent violent ne cesse d’éteindre. Ferme et résolu, il se tient à sa décision sans dévier: il faut coûte que coûte éviter qu’un navire vienne se fracasser contre les rochers: «C’était son devoir!». Et le jeune conteur de moraliser : «Les grandes résolutions sont muettes comme les grandes douleurs et les grandes joies».

 

Guidé par la force inébranlable du devoir accompli, le gardien du phare devient un personnage-phare digne des récits philosophiques sur la volonté qui étaient au programme des collèges d’autrefois. Les «notes de lecture» du jeune de Saint-Denys en témoignent: «Idées morales –  Descartes, Stoïcien = qui croit que le seul bien est la volonté» (Œuvres, 756).  À son ami André Laurendeau, il dira un jour que «personne n’a plus que (lui) la conviction de la toute-puissance de la volonté» (lettre, 29 décembre 1932, Œuvres, 59).

 

***

 

La nouvelle «Le vent aigre», écrite à «Ste-Catherine, ce samedi, 16 janvier 1932», est un prétexte pour peindre la forêt sous la neige et faire son autoportrait sous le masque de Jean Simon, un peintre venu se reposer à la campagne avec son ami de collège, le pianiste Louis Bertrand, qui partage avec lui la même passion pour l’art. Les deux amis «marchent en silence», au bord d’un petit lac gelé, «chacun renfermé en soi-même». La glace craque. Et, quand l’un des taiseux rompt le silence pour demander à l’autre taiseux s’il a jamais prêté attention à ce bruit-là, celui-ci lui sert un monologue de trois pages dans lequel il évoque, avec de grands élans lyriques, ses promenades dans les bois emplis de ce «silence qu’on ne trouve qu’en hiver (…) où le moindre bruit a une grande répercussion et prend une valeur étrange». Et le lecteur se met avec lui à l’écoute du grand silence des vastes espaces enneigés que  rompt par intermittence la glace qui craque:

 

Tantôt, c’était un craquement sourd, une cassure profonde, presque toujours suivie de petites détonations sèches qui cassaient en descendant le courant. Tantôt, c’était un crépitement sonore, une sorte de fusillade. Je m’amusais à suivre en imagination les cassures dans la glace et à les localiser d’après les sons. Les répercussions étaient sourdes parfois, parfois claires, tantôt c’était sec et cassant, tantôt lourd. Cela ressemblait un peu au bruit que fait un fond bossé de chaudière quand on pèse dessus, puis il revient

 

Le jeune conteur ne se plaît vraiment que dans le «Silence», titre d’une composition poétique:

 

«Toutes paroles me deviennent intérieures/ Et ma bouche se ferme comme un coffre / Qui contient des trésors… intimes… Incommunicables». Le silence est une expérience qu’il aime à partager avec autrui, ainsi que nous le verrons plus loin.  

 

***

 

Deux jours après la rédaction de la nouvelle «Le vent aigre», de Saint-Denys quittait Sainte-Catherine pour Québec sur «des chemins de glace, mais très beaux», ainsi qu’il l’écrivait à ses parents. Il en profitait pour joindre à sa lettre «quelques bouts de prose qui feraient une partie de roman canadien. Les personnages y sont réels, assez authentiques dans leurs traits. L’atmosphère qu’ils créent entre eux est aussi assez exacte. La description de la fin est assez exacte» (18 janvier 1932).  

 

Ces quelques bouts de prose canadienne sont de toute évidence la nouvelle «Le vent aigre». Le lieu de l’action, Sainte-Catherine,  ne peut être plus canadien, et les personnages plus «réels et authentiques», puisqu’ils sont les doubles de Saint-Denys et de son ami, le pianiste André Laurendeau, qui venait justement de passer une semaine au manoir.

 

Parallèlement à la nouvelle «Le vent aigre», il compose une pièce de vers, de titre similaire: «Le vent, aigre comme une aiguille». C’est le même vent violent qui, une nuit, avait secoué le manoir et semé la «Terreur» chez ses occupants.  «Froid comme de l’acier (il) passe en criant comme un fou… arrache aux montagnes leur voile de brume dense, le déchire et en emporte les lambeaux… jusqu’aux creux des vallons.» (Œuvres, «Juvenilia», 150).

 

Donner des versions versifiées de ses textes en prose deviendra chez de Saint-Denys une habitude.

 

 

 

Essai de prose pamphlétaire  

 

Quittons la campagne pour aller à Montréal assister à une soirée littéraire, à l’hôtel Viger, où un petit homme fat (Eugène Gaudin dans la réalité, un imprimeur de métier qui taquinait la Muse), donne une première audition de ses vers (ceux-ci ne verront leur publication en recueil qu’en 1943, après la mort de Saint-Denys).

 

Voilà la toile de fond de «L’Incorrigible», titre de cette nouvelle qui date de 1930. Elle est accompagnée  d’un «Plan» qui apporte quelques précisions sur le personnage et l’action. De Saint-Denys y fait un portrait féroce d’un petit homme, suffisant et insignifiant, qui se croit un grand poète incompris: «D’autres en avaient douté, mais lui, jamais!» Il attend des applaudissements bien nourris, mais le public, «bête, terre à terre, borné, vil, surtout au Canada», l’écoute déclamer ses vers d’une oreille distraite ou, pire encore, éclate de rire au beau milieu d’un poème tragique. Et quand les acteurs qui interprètent sa petite saynète sautent deux vers, c’est la catastrophe. Il croit sa réputation ternie à jamais et fait une grosse tempête. Pourtant, ce fiasco n’entamera pas la bonne estime qu’il a de son talent. Il continuera à commettre «avec enthousiasme des vers insipides».  

 

A cette version, «humoristique et badine», pour reprendre les mots du jeune conteur, s’ajoutera une autre, «pathétique et triste», dont le premier titre «Détachement» disparaîtra au profit de «Le petit homme gris». C’est une autre facette du portrait de «L’Incorrigible». Seule diffère la fin de l’histoire. Le petit homme, qui écrit «des insipidités dépourvues de sens» et fait «des rêves de gloire» convaincu d’être un poète supérieur à Mallarmé et à Claudel, surprend à la fin de son audition les commentaires peu flatteurs d’un grand critique. Désespéré, il rentre chez lui et pleure à chaudes larmes toute la nuit. «C’est pourquoi on ne voit jamais rire monsieur Marchand le vieux libraire.»

 

Dans une lettre à Françoise Charest, datée du 23 mai 1930, de Saint-Denys disait voir dans ce fait divers «la matière à une charmante nouvelle». Le portrait qu’il brosse de l’imprimeur-poète-incorrigible est tout sauf charmant. À son amie, il en fait «un détraqué qui tâche de tortiller un peu sa pensée, le peu qu’il en a, pour la mettre dans de mauvais vers, ce qu’on peut trouver de plus insipide, de plus idiot, de plus pédant avec beaucoup d’emphase…»

 

Le petit homme était peut-être aussi imbu de lui-même que détestables ses vers, mais méritait-il cette volée de bois vert? C’était faire beaucoup de bruit pour quelques mauvais vers, car le matraquage se poursuit impitoyablement dans une tirade versifiée titrée : «À Monsieur Gaudin» (Œuvres, «Juvenilia», 107). L’impénitent poète, qui a eu l’impudence de se gausser de Claudel et de Mallarmé, est comparé, entre autres  gracieusetés, à «un enfant chétif qui veut tuer le soleil à coups de cailloux». Et cette virulente diatribe s’achève sur cette véhémente apostrophe: « Les mots vils et petits que tu lances en l’air / N’atteignant pas le Dieu tout au haut de l’Éther / Retombent sur le nez de ta bêtise.» On finit par se demander qui, du mauvais poète ou du jeune critique, est le plus «incorrigible».

 

Le grand tort de Monsieur Gaudin, c’est d’avoir, semble-t-il, ignoré « le petit-fils de l’historien Garneau», car sitôt les présentations faites, il s’était esquivé, tout «pimpant», veiller aux derniers préparatifs de la soirée. Le tort du jeune Garneau, c’est d’avoir dans sa fougue juvénile manqué de  compassion  envers  le pauvre «petit homme gris». Les quatre versions (deux en prose, une épistolaire et une autre en vers) qu’il a tirées de cette soirée littéraire font penser à un règlement de compte.

 

***

 

De Saint-Denys était loin de se douter qu’il connaîtrait un jour la même désillusion que l’imprimeur Eugène Gaudin. Parce que Regards et jeux dans l’espace n’avait pas reçu la réception qu’il attendait, notamment du critique Claude-Henri Grignon qui n’avait absolument rien compris à sa poésie, il retira le recueil de la circulation au lieu de le présenter au Prix Athanase-David, distinction qu’il méritait et eut sans doute obtenue. Et c’est la débandade.

 

En témoigne son «Projet pour un livre autour de l’idée de destruction. Manière de nouvelles», sous-titré: «Un regard se dresse et les autres se détruisent et jusqu’à se tuer, autour de ce regard qui les condamne». Tout comme pour «L’Incorrigible», de Saint-Denys avait prévu deux fins: l’une débouche sur le désespoir, la déréliction, la mort; l’autre sur la volonté de se tenir fièrement «debout en os, et les yeux fixés sur le néant … dans une effroyable confrontation obstinée et un défi».

 

Le protagoniste de cette «manière de nouvelle» est «un artiste qui se croit poète » – (tout comme M. Gaudin!) – et qui s’exaspère devant «tous les mensonges mis en jeu pour rejoindre la poésie, y accéder… Il a réussi à s’éduquer à la beauté: il a façonné ses nerfs en une sensibilité à peu près parfaite». Or, il a suffi que, lors d’une réunion, il intercepte le regard perspicace (entendre ici «critique»?) d’un ami pour qu’il se sente  immédiatement détruit. Et c’est la catastrophe! Il prend la fuite et «se livre à la débauche avec une fille, cherchant dans son désespoir, le seul contact réel qui lui donne conscience d’exister (…) Mais la fornication même ne le prend pas, il est là comme un étranger, le plaisir le déçoit, il n‘arrive pas à s’y donner, à être pris, possédé, et il meurt là dans un sursaut de dégoût, la figure décomposée par le dépit» (Journal, 439-441)

 

Dans la vie réelle, de Saint-Denys avait choisi de «se sauver en Europe», croyant ainsi pouvoir «sortir de lui-même et de ce drame misérable et ridicule, de cet envoûtement». «Tu vas piloter un mort», prévenait-il son ami Jean Le Moyne qui l’accompagnait dans ce voyage thérapeutique (lettre juin 1937). On sait qu’il aura à regretter une telle  initiative, car loin de lui apporter la guérison souhaitée, ce sera un échec total. Sitôt arrivé à Paris, il reprend le  bateau pour le Québec.

 

Bien des années plus tard, dans sa préface à l’édition d’art du recueil, Anne Hébert reviendra sur ce douloureux épisode et ses tragiques  conséquences:

 

Il offre à qui veut bien les accueillir ses regards et ses jeux et tout l’espace du poème, lieu-dit et cœur ouvert du poète. Alors «qu’il faudrait le voir venir et l’aimer durant son voyage», il est rejeté et moqué par les critiques. Jugé et condamné pour délit de poésie nouvelle qui sous les mots les plus simples déplace toutes choses. Saint-Denys Garneau reçoit confirmation de son propre jugement destructeur. Il doute de plus en plus de son pouvoir et de son droit sur la beauté du monde. (OC. V, 943)

 

 

Fiction autobiographique

 

     

Rendons-nous maintenant dans les Cantons de l’Est, cadre de la nouvelle, «Voici une histoire», qui raconte les déboires amoureux d’un jeune homme qui n’est autre que le nouvelliste en personne. L’action se déroule dans un hôtel chic d’«une place de villégiature». Dans la vie réelle, c’est North Hatley où de Saint-Denys était venu passer quelques jours avec un ami au début du mois d’août 1930. Le ton léger et enjoué du narrateur et le comportement gaffeur du personnage central rappellent les petites comédies que Saint-Denys mettait en scène avec ses frères et cousines pour distraire les habitants de  Sainte-Catherine. Mais le lecteur est d’emblée averti: «Si l’on rit en la lisant, on pourra pleurer après l’avoir lue»! Pourquoi? La réponse n’est pas dans ce texte resté inachevé. Elle se trouve dans ces quelques vers du célèbre poème, «Cage d’oiseau» de Regards et Jeux dans l’espace, cet oiseau qui, niché dans sa «cage d’os», mange petit à petit son cœur, puis s’envole avec son «âme au bec» :

 

Et quand on a ri beaucoup

Et l’on cesse tout à coup

On l’entend qui roucoule

Au fond

Comme un grelot

 

La nouvelle est chapeautée d’un préambule, sorte de didascalie initiale comme dans les pièces de théâtre, qui a pour fonction de présenter le lieu, le moment de l’action, l’intrigue, les personnages et leur personnalité. Il se pourrait aussi que ce fût un simple plan de travail, comme pour «L’Incorrigible», plan qui n’a d’ailleurs été respecté qu’en partie, car la série de guignolades annoncées n’auront pas lieu. Le protagoniste était censé déchirer son pantalon, pouffer de rire comme un benêt parce qu’une mouche lui avait chatouillé le cou, sauter comme un cabri sous la piqûre d’une abeille, trébucher sur une branche et tomber dans le ruisseau, tousser au moment du baiser…

 

Ici, rien de ces bouffonneries qui déclenchent le rire comme dans les films de Charlie Chaplin, films qu’au demeurant Saint-Denys aimait beaucoup. Il avait dû, après réflexion, les juger déplacées dans le cadre High-society de l’histoire et son triste dénouement. Les effets comiques et les traits d’humour sont dans le ton badin et moqueur du narrateur et les dialogues des personnages qui s’entretiennent d’insignifiances sur un ton très mondain. Ils ne sont que deux : André, un rêveur, écervelé et gaffeur, «un peu féminin… malgré un prénom viril, du grec «Andros» qui signifie»homme»; et Jacqueline, une jeune coquette d’humeur capricieuse.

                                         

L’intrigue, allègrement menée sur une dizaine de pages, se résume à ceci : André fume au bas de l’escalier de l’hôtel quand, levant les yeux, il voit descendre une jolie jeune fille. Elle manque une marche et lui tombe dans les bras. C’est Jacqueline parfumée de «Faites-moi rêver». Et c’est le coup de foudre. L’amour lui ôte la parole et le prive de ses traits d’esprit. Il prétend que «le silence est beau», mais elle a n’est pas d’accord. Il l’emmène faire du canotage sur le lac, mais le soleil lui donne des maux de tête. Sa timidité et sa maladresse redoublent au fur et à mesure de leurs rencontres. Elle finit par le trouver ennuyeux et ne veut plus sortir avec lui. Il contre-attaque en prenant une ferme «résolution». Et c’est d’«un air intrépide et décidé» de matamore qu’Andros entre chez Jacqueline. Mais il suffit de quelques pas de danse avec sa ravissante partenaire pour qu’il perde sa mâle assurance et redevienne «le plus langoureux des amoureux et le plus malheureux des langoureux».

 

Le narrateur, qui s’amuse beaucoup de son manège – il est le seul! – intervient pour annoncer que M. Laporte – comme il se plaît à l’appeler sur le ton moqueur qui lui est familier – n’a pas pour autant «abandonné sa résolution». André invite Jacqueline «à sortir respirer un peu d’air frais». Et l’histoire se termine ainsi… en queue de poisson. Le lecteur reste sur sa faim…

 

La suite de l’histoire – si l’on est curieux! – il faut aller la chercher dans la correspondance de l’amoureux langoureux. Son idylle avec la jolie vacancière a mal tourné, il en est si malheureux et dépité qu’il s’empresse de confier sa déconvenue à son amie Françoise Charest, ce qui ne manque pas de surprendre quand on sait qu’elle avait été sa petite amie:

 

 J’ai rencontré mercredi soir une jeune fille assez jolie qui me fut douce au possible et pour qui mon cœur eut des battements désordonnés. Je la revis samedi soir: elle me regarda à peine et fut tout à fait désagréable. J’y renonçai bien à contre-coeur et j’en souffre un peu. Je la revis dimanche soir et je fus hier soir lui dire de loin un muet adieu sans qu’elle s’en aperçoive, durant la danse. Je l’ai peut-être revue pour la dernière fois. Je l’oublierai sans doute, c’est-à-dire que l’enivrement de la douleur disparaîtra, hélas, et que le goût amer que laisse une désillusion, un peu de bonheur manqué, demeurera seul. (North Hatley, 12 août 1930)

 

Il n’arrive pourtant pas à l’oublier! Sitôt de retour au Manoir de Fossambault, le 22 août 1930, il prend la plume et raconte à nouveau son histoire, cette fois à son professeur, le père Lucien Hardy: «Je m’épris d’une jeune fille qui ne me souffrit qu’une fois, assez pourtant pour me mettre fort en déconfiture. Voilà une chose qui n’est pas gentille ou qui ne l’est qu’à demi.»

 

Le lendemain, c’est au tour de son ami Georges Beullac de recevoir un compte-rendu de sa mésaventure estrienne. On y apprend l’identité de la jeune fille. Elle s’appelait Ernestine Wigs. Il l’avait déjà rencontrée au lac Saint-Joseph où elle avait coutume de passer les étés. On apprend aussi un nouvel élément de l’histoire qui ne figure ni dans la nouvelle ni dans sa première lettre à Françoise Charest : il s’agit d’un petit intermède romantique au cours d’une randonnée en voiture avec plusieurs arrêts au parking : «étreintes amoureuses, paroles tendres et départ douloureux». Il est au septième ciel: «L’amour me chatouilla par tous les bouts et me rendit rêveur comme un veau dans un champ qui n’a plus d’herbe à brouter et qui attend que d’autre pousse pour se régaler de nouveau».

 

Mais cet état d’euphorie bovine sera de courte durée, car le lendemain, sans raison apparente, sa «flamme» refuse de danser avec lui : «Depuis, je fus à la danse tous les soirs. Tantôt elle m’était accessible, tantôt point. Je me prenais à la haïr, puis il suffisait d’un regard pour m’embarrificoter (sic) de nouveau. Je sacrais, je suais et tous les soirs j’allais la contempler de loin sans que cela paraisse. Je l’oublie peu à peu mais il reste toujours quelque chose d’amer dans ces choses-là». Le Manoir, ce dimanche, 23 août 1930», Œuvres, 1015-17). En vérité, il est inconsolable.      

 

Après Georges Beullac, c’est à nouveau avec Françoise Charest qu’il revit dans le menu détail sa cuisante déconvenue, de son arrivée à North Hatley à son départ, avec une emphase toute particulière sur l’épisode des tendresses sur l’aire de parking dont il ne lui avait pas encore soufflé mot :  

 

Le soir, nous partons avec ces dames faire un tout d’auto. Cinq minutes, dix minutes, tout est calme. Enfin l’homme est faible, moi surtout; elle n’est pas loin de moi, elle est encore plus près, plus près toujours, ses cheveux contre mes cheveux, son corps tout serré contre moi, de l’ivresse plein le cœur et de l’extase avec du silence. Du bonheur, du vrai bonheur! (…) Longtemps je me l’étais imaginé, et voilà qu’il se réalisait, semblable au rêve que j’en avais fait, très tendre, suave comme un parfum, dans une ombre lente où les yeux brillaient à peine et d’un éclat qui n’était presque pas terrestre : un peu de ciel. Oh! Le bercement inoubliable! «- Chère, es-tu bien?» «- Et toi?» «- Un baiser!» «Non, pas sur la bouche, veux-tu; je n’ai pas le droit (…) Silence… tout dort… Encore une minute et puis «- Au revoir.» Savez-vous que c’était «Adieu!»  Non, je ne m’en doutais pas moi-même…  («Le Manoir, ce dimanche, 23 aût 1930», Œuvres, 874-876)

 

Pourquoi le lendemain ne lui avait-elle adressé qu’«un regard, un «bonsoir cassant»? Il en est encore tout désemparé. «Un moment vous voit naître et le suivant vous détruit. Le bonheur s’effarouche et fuit comme un oiseau sauvage si l’on ose l’approcher de trop près.»

 

La raison de l’inconstance d’Ernestine Wigs se trouve dans le post-scriptum de cette longue missive : « Celle que j’aime a vingt neuf ans et elle est peut-être fiancée». Deux obstacles majeurs pour cet adolescent de 18 ans!

 

Ces trois lettres, qui se recoupent et se complètent, nous apportent des précisions fort touchantes sur la personnalité du jeune conteur. Un garçon romanesque, rêveur, fantasque, obsessif, doté d’une sensibilité à fleur de peau. Ses confidences, par leur franchise candide, sont même plus intéressantes à lire que la nouvelle. On s’étonne d’ailleurs qu’il l’ait laissée inachevée après le soin jaloux qu’il a mis à la peaufiner. Le manuscrit présente de nombreuses corrections, ajouts, substitutions de mots… (Œuvres, 1205-07 et  Œuvres en prose, 730-39).

 

C’est surtout la scène finale qui semble lui avoir donné du fil à retordre. Il en existe plusieurs versions. Il hésitait probablement entre un dénouement heureux (tel qu’il l’avait rêvé) ou malheureux (tel qu’il l’avait vécu). L’histoire reprend à partir du moment où André s’apprête à entrer résolument chez Jacqueline. Et c’est le facétieux narrateur qui intervient pour annoncer que monsieur Laporte (comme il se plaît à l’appeler sur le ton goguenard qui lui est familier) «quand il a pris une résolution, ce qui n’arrive pas souvent, il la tient jusqu’au bout, au bout du bout, (…) je vous le dis, monsieur Laporte, fera, dût-il en mourir, ce qu’il a résolu jusqu’au bout du bout!»

 

Là-dessus, Monsieur Laporte fait son entrée en scène d’un air bravache et invite Jacqueline, «de cette voix mâle qui le suit partout ce soir-là», à venir «fumer une cigarette, dehors», ce qui amuse la jeune fille comme d’une bonne boutade :

 

«Ha ha! Je crois que vous ne voulez pas seulement fumer une cigarette.»

«J’ai quelque chose à vous dire, d’important.»

«Vous savez que je  n’aime pas cela.»

«Ça ne sera pas long.»

 

Devant son insistance, elle le suit «avec une moue, et les voilà tous deux qui descendent l’allée de sable. La lune poudre d’argent les arbres sombres et se traîne en vacillant sur le lac.» Et le rideau tombe!

 

C’est au lecteur d’imaginer la suite. Tous les ingrédients pour un happy ending sont réunis : un jeune premier à qui l’amour donne soudain des ailes; une ravissante ingénue drapée de «chiffon bleu chatoyant»; un décor très Lac-de-Lamartine avec sur le velours noir d’une nuit d’été «l’astre au front d’argent qui blanchit la surface du lac de ses molles clartés…» On croit déjà entendre la familière petite musique qui annonce dans les films la scène du baiser. Il ne reste plus qu’à souhaiter que monsieur Laporte ne se mette pas à tousser…

 

***

 

Pourquoi de Saint-Denys Garneau n’a-t-il jamais mis un point final à cette nouvelle? Était-ce pour ne pas rouvrir une blessure mal cicatrisée? Des années  plus tard, alors qu’il prend son petit-déjeuner, le goût sucré de son gruau (sa madeleine de Proust!) fait soudain ressurgir du tréfonds de sa mémoire de lointains souvenirs d’enfance chargés d’émotion. Et cette émotion, il la reconnaît immédiatement, c’est la même qui s’était emparée de lui au cours de cette promenade en auto avec Ernestine Wigs, bien serrée contre lui. Aussitôt, il a besoin de raconter cet épisode à son journal:

 

J’étais follement en amour avec elle, exalté comme on l’est à seize ans (il en avait 18). Rien n’existait en dehors d’elle : j’aurais voulu mourir pour elle. On a à cet âge la faculté de se résumer en un objet, de se confondre entièrement en un élan. Il n’y avait rien entre nous, mais je me sentais, à côté d’elle, transporté à des hauteurs vertigineuses, aérées avec une sorte de vertige délicieux.

 

Or, mon sentiment ne fut pas payé de retour! Désespéré, je fis un tas de sottises. En m’en revenant de North Hatley où cela se passait, le bruit du moteur me rendait ce bonheur entrevu si présent, ressuscitée à mes côtés sa présence adorée, de telle sorte que mon cœur éclatait dans ma poitrine, que mon sentiment exaspéré prenait une intensité désespérée qui me mettait les larmes aux yeux et m’anéantissait dans l’angoisse.

 

Curieusement, les années avaient estompé le souvenir d’Ernestine telle qu’elle lui était apparue cet été-là. Il ne la revoyait plus, ne l’imaginait plus. C’est uniquement «l’ancienne exaltation quasi divine dans son inspiration à l’infini, dans son goût de totalité», que sa mémoire affective  avait retenue (Journal, «Ce mardi, 16 avril 1935»).

 

Il aurait pu dire à la suite de Marcel Pagnol: «Il n’y a pas de miettes d’amour  / On n’en trouve que des montagnes». Curieusement, de toutes les jeunes filles qu’il a aimées et qui lui ont inspiré d’ardentes déclarations d’amour versifiées, seule «l’impérieuse et sarcastique» Ernestine Wigs se dresse dans son souvenir comme «une montagne»… insurmontable.  Parce qu’elle l’avait snobé?

 

***

 

Nombreuses sont les jeunes filles en fleur que de Saint-Denys a aimées, mais sans jamais en retenir une seule: Lucille Londin sa «Fleurette»; Jeanine Prud’homme sa partenaire de tennis; Lucie Auger «son amour fou»; Françoise Laferrière «sa petite source»; Françoise Charest sa confidente; Suzanne Manseau sa Suzon»; Muriel Fraser; Z… qui l’avait guéri de son complexe d’infériorité envers les femmes et de la certitude qu’il ne pourrait jamais être aimé, qui l’avait «emporté dans l’ardeur de son amour et qui l’avait aimé tellement plus qu’il ne l’avait aimée»; Della qui lui avait prouvé qu’il était capable d’aimer…

 

Et puis était venue X… qui avait transformé sa vie et lui «avait fait trouver le fond de lui-même, quelque chose de plus solide, de moins mouvant, de moins impressionniste», ainsi qu’il l’écrivait à Jean Le Moyne le 4 janvier 1934: «À travers ses élans très spontanés et très ardents, un sentiment presque constant, où entre de l’amitié, de l’estime, beaucoup de tendresse. Elle est un moteur et un refuge». Ce fragment de lettre figure dans Mémorial, le premier volume des Cahiers de Saint-Denys-Garneau, au-dessus d’une photo qui montre de Saint-Denys entourant de son bras Gertrude Hodge. Voilà donc révélée l’identité de la mystérieuse  X…! 

 

«Sans les femmes, et certaines profondes sympathies, a-t-il confié à son ami, je serais mort ou éteint».  Il faut dire qu’en échange, elles n’ont pas été très gâtées par ce «cœur inconstant», selon sa propre expression.

 

***

 

Le scénario de North Hatley se répétera à Sainte-Catherine à l’été 1933. Une autre déception, mais celle-ci moins cruelle. Il a fait la connaissance d’une jeune fille à laquelle il se serait attaché, peut-être trop, si elle n’était pas partie au bras d’un fiancé, «à l’air général un peu niais», «vers une destinée de petits-bourgeois, bons, courageux, et plats». Au contraire de la sarcastique Ernestine Wigs, cette jeune personne est dotée d’une «âme d’élite, cœur d’or riche de mille trésors de passion, de sensibilité, de tendresse…» Un soir, au Manoir, pendant que les jeunes dansent, il l’invite à aller s’asseoir dehors, et l’idée lui vient «de lui faire connaître le silence. Cela serait pour elle un grand bonheur de plus dans son amour que de connaître le langage ineffable». Il faut croire que cette bonne âme s’était montrée bien plus réceptive qu’Ernestine à cette expérience du silence, car tandis qu’ils marchaient en se tenant la main, elle lui dit : «Vraiment, vous êtes un artiste! Vous aimez tout ce qui est beau, tout ce qui est grand, la nature et l’art. J’aime cela», et soudain elle lui avait serré les doigts (lettre à Jean Le Moyne, 23 juillet 1933).

 

 

Des récits de l’adolescence aux « esquisses » de contes et nouvelles de l’âge adulte

 

 

De ces quelques Contes et Nouvelles, écrits entre 1929 et 1932, certains peuvent nous paraître un peu puérils, inaccomplis, mais il ne faut pas oublier que c’est un adolescent qui les a écrits. Son talent de conteur est encore vert. Quelques années suffiront cependant pour qu’il mûrisse et donne sa pleine mesure. En témoignent les «esquisses» de contes, nouvelles, histoires, mémoires, réflexions, dialogues d’enfants, « chroniques», qu’il a retranscrites au fil des ans dans son journal et qui nous font regretter qu’elles soient restées inachevées. Même dans leur forme incomplète, elles nous éclairent sur l’homme et, par lui, sur sa pensée, sa vie, sa mort. On ne peut donc les passer sous silence, d’autant plus qu’elles sont généralement les canevas de ses compositions poétiques. Mais il va sans dire que pour saisir dans toute son ampleur son génie et son originalité, c’est à l’œuvre entière qu’il faut s’adresser.

 

Avec l’âge, si la plume du jeune conteur s’est affermie, par contre son angoisse existentielle s’est aggravée : «Qu’est-ce que je cherche? demande-t-il à son journal le 14 novembre 1935. Quelle est cette attente fébrile, épuisante? Je cherche moi-même et une vérité au-delà…».  

 

Son dilemme: «Ou être seul ou ne pas être» (Journal, 1933 ou 1934, 243). Pour mieux être à l’écoute de son moi, il s’isole du monde et s’enferme en lui-même, dans son journal. Sa vie se restreint à «un lieu», sous le crâne, dans une «petite chambre où l’on se retire de tout, de soi-même, pour s’asseoir et pour regarder. Là, on n’a plus affaire avec rien; on est étranger. On regarde seulement. C’est naturel: c’est le plus haut point pour avoir le regard plongé en bas. C’est ailleurs qu’on décide, qu’on tire des conclusions, qu’on organise, qu’on raisonne. Là on ne fait pas d’autre chose que regarder. Et cela suffit bien.»  Tel est le sujet de cette curieuse «Esquisse de conte» dont il est le seul protagoniste (Journal, cahier 1936-1937, 402).

 

A Jean Le Moyne, il dira: «J’arrive à croire excessivement peut-être qu’il n’y a d’autre vie que l’intérieure, l’être et le connaître. Ce n’est pas que je méprise l’exubérance, la vraie, les forces extérieures du mouvement et de l’exaltation. Mais ils ne m’intéressent pas comme signes de l’être, de l’identité intérieure.» (juin 1936)

 

***

 

Pour cet homme voué à la solitude, pas de possibilité de fraternité humaine. D’ailleurs, il se sent étranger partout, et tout lui semble étranger, même en territoire de connaissance, en compagnie de familiers. Ce sentiment d’»inquiétante étrangeté», pour reprendre le mot de Freud, lui inspire une «Histoire extraordinaire» qui se résume à ceci: il vient de lire un livre «parfaitement idiot et insignifiant», mais qui l’attire parce qu’il s‘est reconnu dans ces êtres «liés et déliés, participant à toutes ces choses étrangères, criblés par la douleur de toutes ces aventures étrangères, mêlés sans cesse aux réseaux impossibles de tous ces fils qui relient ces destinées…» Il se rappelle qu’au cours d’un repas, lieu de rencontre, il avait lui aussi voulu «fuir à tout prix» les ondes incompatibles qui circulaient autour de lui et l’enserraient dans un rets «de discordes, d’imperfections, de disharmonie et d’insincérité, de toutes les obscurités des inconsciences voulues et des boues fétides du subconscient», qui rendaient sa détresse encore plus étouffante et mettaient ses nerfs à rude épreuve. Il voulait «le repos et le néant». (Journal,  1936-1937,  391-393).

 

Pourtant, il n’est pas sans savoir que le néant, c’est «un mensonge, l’ombre épouvantable de la vérité; la nuit, / l’éclipse du soleil où l’on étouffe de ne / pouvoir respirer de la lumière» (Œuvres, version non retenue de la pièce «Tu croyais tout tranquille», 1059). Il n’est pas sans savoir que cet isolement est néfaste à son équilibre psychique : «Ma solitude n’a pas été bonne», dit-il dans une composition ainsi titrée (Œuvres, «Poèmes retrouvés», 168-69). Mais il ne fera rien pour y remédier.

 

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«Incongruité», sous-titrée «Esquisse de nouvelle», n’augure rien de bon pour son état mental déjà bien fragilisé. Son mal de vivre s’est aggravé. Voici tel qu’il s’y décrit:

 

On le voyait d’habitude avec un air d’attendre. Il se promenait non pas comme une âme en peine, mais comme un corps en peine. Il offrait aux regards une sorte de surface sans résistance, et l’on avait l’impression que tout l’intérieur de lui-même était rongé, mangé, et ne formait plus qu’une caverne habitée de quelques organes isolés entre lesquels se mouvait l’attente, errait l’attente, la recherche, je ne sais quoi d’obstiné sans espoir. Dans sa figure maigre, où une bouche enfantine, en haut du menton mou, contrastait avec le front chimérique et fuyant, entête et tourmenté, et, de chaque côté du nez, mais surtout à droite, des muscles apparents d’un dépit envieux; ses yeux inquiets offraient comme l’ouverture de la caverne, exprimant une surface trop fragile derrière laquelle couvait une soif avide.

 

Il faut dire que depuis longtemps, depuis trois ans exactement, cette caverne, rien ne l’avait comblée, aucun amour ne l’avait comblée complètement, de manière à soutenir les parois extérieures par un gonflement, une plénitude intérieure. De sorte que cette soif qu’il avait, ou plutôt qu’il était, avait tendance à faire craquer. (Journal, novembre 1937, 418-419)

 

Ses créations poétiques reflètent ce sentiment d’abandon et de solitude morale qui va s’empirant: «Ce n’est pas la peine qu’on en vive / Quand on meurt si bien», dit-il dans une pièce composée «après un concert de Symphonie à Montréal» (Journal, 20 novembre 1937).

 

Devant le «vide insatiable» de sa vie, de ses «mains ouvertes» sur le néant, de «ces doigts écartés / Qui n’ont jamais rien retenu / Et qui frémissent dans l’épouvante d’être vides», il sait que «C’est la folie / qui chante au fond de cet enfer» (version non retenue de la pièce «Tu croyais tout tranquille» (Œuvres, 1060).

 

***

 

Dans une autre texte qui a pour titre : ««Esquisse – Analyse psychologique : fantastique – folie – orgueil», il déclare sans ambages être «enfin arrivé à la folie». Et il ajoute cette curieuse remarque: «ma raison abolie ne met plus en moi aucun obstacle à mon orgueil total : me voici déifié». Il est convaincu qu’il doit y avoir quelque chose d’anormal en lui pour qu’on le regarde et parle sans cesse de lui, et il s’en enorgueillit. Il sait qu’on le regarde même quand il n’a rien vu ni rien entendu autour de lui. Il suffit qu’il se retourne et fixe les yeux qui le regardent pour que, gênés, ces yeux se baissent et se détournent: «Mon regard a quelque chose d’extraordinaire : personne ne peut le supporter (…) Ce que j’ai d’extraordinaire (…) c’est ma puissance. Comme un centre d’attraction, j’appelle à moi irrésistiblement tout ce qui m’entoure. Et, comme tout ce qui est puissant, comme le soleil, j’éblouis dès que je fixe» (Journal, 242-244). Il tire gloire et honneur d’être différent. On comprend pourquoi il a fait jouxter «folie» et «orgueil» dans le titre de cette ébauche de nouvelle.

 

Pourtant, il est conscient que cette «susceptibilité d’hyperconscience nerveuse» conduit fatalement à la mort de l’écriture. Dès 1935, il avoue à Jean Le Moyne éprouver «une grande difficulté à écrire»: Je me dégage des mots (c’est moi qui souligne). J’arrêterais d’écrire que je ne croirais pas renier quelque chose». Son ami finira par l’exhorter à ne plus se tourmenter sans raison définie, à renoncer à «ses analyses et ses contrôles». «Comme il a raison!», confie aussitôt de Saint-Denys à son journal (octobre 1937). Mais il ne pourra renoncer ni à ses auto-analyses ni à son journal. C’est sa planche de salut! («Dimanche 24» (1937).    

 

Pour pallier son incapacité de vivre, d’écrire et d’être heureux, il cherche «un moyen, un mode d’aimer sincèrement». Mais il y a un obstacle incontournable : son «cœur inconstant» n’est pas fait pour le mariage. Certes, il aimerait avoir des enfants, «les élever, les bâtir comme une œuvre d’art», mais voilà il «n’aime pas longtemps». Il lui est même difficile de «supporter, sauf de loin, celles qui eurent l’honneur d’être un jour choisies par (lui)»! Pourtant, il ne le cache pas : «J’ai souvent besoin d’une femme pour m’encourager, me consoler; j’ai besoin de tendresse, de caresses, et aussi d’une compagne au lit pour faire la bête à deux dos et m’ébattre en l’amoureuse liesse».

 

Cette confidence à Robert Élie est de janvier 1934. Quatre ans plus tard, il n’aura plus que du dégoût pour «le cri du sexe». Il note dans son journal : 

 

À travers ma vie, l’impression que l’innocence était refoulée de plus en plus de bas en haut. Un désir en même temps de n’avoir rien à faire avec la partie corrompue, la partie sans lumière (…) Ainsi, durant l’adolescence, une sorte de désir que mon corps finisse à la ceinture. N’avoir que la poitrine, elle pleine de lumière, sans le relent du sexe, l’appel d’en bas qui était une menace (…) Jusqu’au moment où le cœur aussi perdit sa lumière. Gagné aussi de corruption. Et alors la nausée devant tout l’être, le désir d’en être détaché, d’être désengagé de cette pourriture, ce désir qui suggère l’image de la décollation, pour une résidence dans la tête et les yeux purs. (Journal, 1938, 561).

   

A défaut d’amour humain, il se tourne vers «l’ascétisme religieux» «Est-ce ma vocation?», s’interroge-t-il. Voilà où ma retraite doit m’éclairer» (Journal, «Dimanche 24 (1937)», 470 et 519). Il ne désespère pas d’y rencontrer «la grâce» : «Si on me trouve une certaine vocation religieuse, je crois bien que j’aurais le courage, ou plutôt l’abandon de la suivre. Je suis opportuniste. (De même quand il s’agit d’art; si je suis ou non artiste)». Pour son malheur, la grâce lui échappera et il ne s’en remettra pas. Un témoignage de Robert Élie, longtemps resté inédit, confirme la gravité de son état de déréliction :

 

Quand nous lisons ses derniers poèmes, ses dernières confidences, nous savons que nous avons dépassé l’humain et que Dieu seul peut combler son attente. Je ne puis douter de l’issue de cette terrible expérience, la plus haute qu’un homme puisse faire, et qui est peut-être toujours exigée de nous à l’heure de  notre mort, mais il y avait longtemps que de St-Denys était à l’heure de sa mort. Je ne cacherai pas que les forces lui ont manqué et que lui-même se savait menacé de folie. (Mémorial,  91, 96-116)

 

***

 

Il continuera contre vents et marées à écrire. Le 10 octobre 1938, Robert Élie note qu’il vient de lire de lui «une nouvelle, sans titre (Celui qui souffre) : «Il y a, dans ces phrases, de la vérité, tant de qualité (…) À certains moments il s’élève à une pure vision (…) C’est sûr, comme serait beau un recueil de ces nouvelles!»  (Œuvres en prose,  983-84).

 

Cette nouvelle sur le thème de la souffrance, c’est «Le mauvais pauvre va parmi vous avec son regard en dessous» (Journal, 573-579). Un personnage qui nous est bien familier: «c’est un étranger, c’est-à-dire qu’il n’a rien, rien à échanger», rien d’autre que son désir de partager la vie d’autrui, sa joie, sa douleur surtout, car «il faut répondre à chaque douleur des autres, à chaque cri de douleur que nous entendons Or, l’on ne peut rejoindre la douleur et la pauvreté que par la charité, l’abnégation de soi. C’est un appel à la compassion, au don de soi à l’exemple des Saints. Mais on le repousse, on ne comprend pas sa démarche. Alors il souhaite «être réduit à la simple dureté des os, au silence des os».

 

L’histoire de ce pauvre homme qui veut porter le poids des misères d’autrui, se poursuit sur des pages et des pages, pas toujours faciles d’accès, qui débouchent sur une question que de Saint-Denys s’est déjà posée à plusieurs reprises: «Ai-je la vocation de la pauvreté, du dépouillement sensible, intellectuel…?» (585-597) Mais oui, il croit l’avoir cette «vocation de la pauvreté des richesses temporelles» (12 août 1938, 598-599), à condition toutefois qu’il tienne sa «résolution de s’adonner avec constance à la recherche de Dieu». Le lendemain, il est encore plus confiant: «Je crois que je suis plus prêt à accepter… cette pauvreté, c’est-à-dire la solitude. Cela grâce à un délai que Dieu m’accorde avec tant de miséricorde». Mais quelques mois plus tard, c’est la grande déroute : «Ma vie intérieure : désespoir complet et sans révolte de devenir jamais normal, d’entretenir jamais de relations normales avec les êtres…» Il se pose maintenant autrement la question : «Vocation de solitude et pauvreté ou maladie incurable?» (Journal, Samedi, novembre 1938). Il connaît déjà la réponse!

 

 

Une dernière histoire : la tentative de suicide d’Agathe… et le silence des mots

 

Son journal s’achève le 22 janvier 1939 sur un court récit, sans titre, qu’il faut lire plusieurs fois pour essayer de percer son mystère. Tâche d’autant plus ardue que le début de l’histoire a disparu, probablement envolé avec les feuillets découpés. Autant en emporte le vent! Seuls quelques points de suspension au tout début du texte attestent l’existence de cette partie perdue. Amputé de son début, le récit se prolonge en revanche par quelques réflexions de l’auteur sur le suicide. Son ami Robert Élie mettra en garde le lecteur d’y accorder trop d’importance puisque ces lignes ont été écrites cinq ans avant sa mort.

 

La scène s’ouvre sur un salon où un couple vient de prendre le thé. L’ambiance est funèbre. La femme, «toute gonflée tient immobile son esprit». (Il faut lire la fin pour savoir qu’elle s’appelle Agathe et que le gonflement est une image pour décrire le flot des larmes qui montent en elle comme la marée). Toute conversation semble impossible, car il ne faut pas que «l’autre» se tourne vers elle, qu’il fasse un pas pour la rejoindre. Il ne faut pas qu’il lui parle, surtout pas d’elle-même. Au moindre faux-pas, ce serait le vertige, elle serait emportée dans l’avalanche. Pourtant il enfreint l’interdiction : «Tu réfléchis!» lui dit-il.

 

Et cette parole, qui semble anodine au lecteur, est pour la jeune femme comme un coup de poignard qui ouvre dans sa chair une profonde «blessure» (c’est moi qui souligne). «Elle sent en elle que sont rompues les digues (…) qu’elle se dilate comme une noyée par en dedans». Elle s’échappe de la maison, «inconsciente, comme asphyxiée, et se jette dans la neige» à corps perdu. Si c’est l’engourdissement du froid, la mort, qu’elle recherche,  «Elle l’a eue!»: «De sa bouche du sang s’échappe où ses sanglots barbotent»…

 

Revirement soudain de la situation et retour à la maison. Elle n’a fait qu’imaginer sa mort pendant que «ses yeux étaient tournés en dedans». Maintenant, ils se tournent vers l’extérieur. Assise près de la fenêtre, elle regarde tomber la neige et, peu à peu, le flot de ses larmes se retire comme la marée : «Agathe est maintenant vidée comme une anse de pierre grise et terne que la mer n’atteint plus. C’était de la vie, une cruelle musique, mais de la vie. Et c’est maintenant comme une occasion manquée de mourir, de s’en aller reposer».  

 

Cette quasi noyade suscite chez de Saint-Denys ces quelques réflexions sur le suicide :

 

«La purification de la mort à laquelle on se donne. L’embrassant, on échappe à toute connivence avec la bassesse.

(Le suicide : seul sacrement du stoïcisme, dit Baudelaire.)»

    –

«Le stoïcisme, seule religion sans Dieu, sans J.C.»    

    –

«Le suicide de Mouchette

 

Il vient de lire La Nouvelle histoire de Mouchette de Bernanos et la fin tragique de la jeune fille qui, attirée par «l’étrange douceur de la mort», avance résolument vers le lac pour s’y noyer, semble avoir laissé son empreinte dans son imaginaire.

 

***

 

Il faut remonter le cours du journal, quelques pages plus haut, pour retrouver ce qui semble être la partie manquante de l’histoire d’Agathe (c’est toujours moi qui souligne) :  

 

« Impression – pays déroulé

Dissolution, sans doute : manque de cohésion, de force centralisante, à la merci de X.

 

«Maintenant mon être en éveil

Est comme déroulé sur une grande étendue

Sans plus de refuge au sein de soi…»

 

«Le couteau dans le cœur. Couteau du désespoir, d’un déchirement constant et irrémédiable. Marque de la seule présence constante: la  blessure. Espèce de cran d’arrêt planté là, auquel je m’accroche, comme à mon seul centre réel maintenant. Cette douleur sourde et sans lumière, et solidement enfoncée.

 

«Que je suis à la mer, me soutenant à peine à la surface. Un rien suffit comme une main appuyée sur la tête, à m’enfoncer dans un étouffement complet, indicible.»  (Journal, 561-562)

 

C’est avec les mêmes images et presque les mêmes mots que Saint-Denys décrit l’impression d’étouffement qui s’empare d’Agathe, la même sensation d’être blessée dans sa chair, le même désir de mort…

 

On s’interroge sur l’identité de cette «X. qui tient Saint-Denys à sa merci», qui le laisse «sans plus de refuge au sein de lui-même». S’agirait-il ici encore de Gertrude Hodge, «son refuge et son repos», ainsi qu’il l’appelait, ou une autre des jeunes filles que son cœur n’avait pas su ou voulu retenir?

 

Toujours à propos de «X.», il écrivait le 9 août 1940 à Rober Élie: «Je ne sais pas comment me comporter vis-à-vis de X. Je sais que je ne l’aime pas et ne l’aimerai pas et que je ne l’épouserai pas même si un jour ma position financière le permet. Alors je me demande s’il ne serait pas préférable de rompre avec elle, pour la rendre plus disponible à d’autres rencontres.»

 

Un an plus tôt, le 21 novembre 1939, toujours  à Robert Élie, il racontait un curieux rêve qui présente certaines similitudes avec ses confidences et la scène de rupture entre Agathe et «l’autre». On l’avait poussé au mariage. Rêve ou réalité? Il s’était engagé sans amour dans ce mariage «avec une sorte d’inconscience fatale, inconscience qui (lui) était diaboliquement imposée», mais il réalise trop tard l’ampleur de sa bévue, il aurait dû rester célibataire: «C’est comme si j’avais été pris dans un piège. Je sens que ma femme, je ne l’aime pas vraiment. Que mon amour est insuffisant. Je trépigne en criant : «Ma liberté! Qu’est ce que j’ai fait de ma liberté!» (…) Je sens que je ne suis pas fait pour cette attache…». Et il insiste: «Je n’ai pas assez d’amour pour cette femme». Mais il est trop faible, «trop sensible par ailleurs pour ne pas lui accorder tout ce qu’elle exigera, jusqu’aux apparences les plus mensongères et les mots d’amour …»

 

Pour retarder le moment fatidique d’entrer dans la chambre où ils sont «destinés à coucher ensemble», il fume une cigarette, «cuirassé d’un air à demi-badin». Mais il sait que, tôt ou tard, pour ne plus la voir bouder, il lui faudra «causer de choses à mourir d’ennui et se laisser aller aux tendresses passagères», alors qu’il n’en a «aucun goût». La mariée, de son côté, attend sans bouger, sans prononcer une seule parole. Autrement dit, elle est aussi inexpressive et silencieuse qu’Agathe, immobile, au bord des larmes. Contrairement à son habitude de Saint-Denys n’a pas retranscrit ce morceau de prose onirique dans son journal. Parce que trop long pour le reproduire dans son intégralité?

 

C’est sur ce récit, répétons-le, que s’achève son journal. Après 1939, il n’aurait plus rien écrit. «L’appel des mots» s’était tu, et la lumière qu’il aimait tant s’était éteinte. Le 24 octobre 1943, il était retrouvé mort au bord de la rivière où il avait été faire une randonnée en canot.

 

«Il s’était offert à la lumière et la lumière l’a pris», a écrit Anne Hébert dans son émouvant hommage posthume (paru en décembre 1944 dans La Nouvelle Relève). Paroles qui auraient pu être son épitaphe. Ce sera avec la même émotion difficilement contenue que, quelque quarante ans plus tard, évoquant «temps d’agonie» de son cousin, ce «mort-vivant jusqu’à la moelle de ses os», selon son expression, elle écrivait: «Saint-Denys est livré au dépouillement de soi-même le plus total «comme un arbre qu’on ébranche.» Quel Dieu barbare se fait complice en secret de cet ébranchement, de cette nudité d’écorché? Poésie, musique, peinture, amitiés sont impitoyablement arrachées d’entre ses côtes là où vivait un cœur rayonnant, fait pour aimer et être aimé.» (Préface à l’édition d’art de Regard et jeux dans l’espace, Fides, 1993).