Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Prose

Lettre à Jean Le Moyne, janvier 1934 (extrait)

[…]
Voilà donc mon but: créer de la beauté, et participer à un mouvement de renaissance au Canada. Non pas faire des chefs-d’œuvre; je connais mes limites, mais me réaliser à la limite de mon possible, être un de ceux qui agissent vers la beauté, être un facteur d’élévation dans la solidarité du monde.
[…]

Renoir, Jounal V (1935-1936)

[…]

Qui n’a pas rencontré Renoir ignore une part de la joie du monde, comme qui n’a pas entendu Brahms. On n’a pas joué des arbres comme lui, et de toutes formes, avec la même clarté et la même abondance, la même innocence et le même plaisir. On n’a pas trouvé le même chatoiement de la bonne lumière et le bondissement des formes épanouies. On n’a pas connu la même bonté du regard, cette tendresse à tout arrondir, et la même abondance du chant. C’est à n’en plus finir de fluidités, d’enveloppements, d’épanouissements.

Nous avons eu sous les yeux [La pointe de Beg Meil], des arbres qui répandent une ombre violette sur la grève, des troncs dont la forme est recré[é]e à mesure de la couleur, ombre à demi, demi-lumière, est comme traversée du regard et saisie toute jusqu’à l’intérieur dans sa réalité redevenue mouvante et vivante et transparente. Ils paraissent malléables et passibles de toutes inflexions sous la seule pression humaine de deux mains à les plier. Et les feuillages suspendus ont des grottes d’ombre à l’intérieur de leurs masses, de vastes habitations d’oiseaux et pour de calmes brises. La grève se déroule à leur ombre puis au soleil dorée jusqu’à la mer en chantant qui la rejoint.

Le lac [d’Annecy] comme une pluie de fleurs à partir du ciel léger de tulle rose et bleu en lumière sur les feuillages et leur reflet qui chante dans le lac.

La tour aux pigeons à larges pans de couleurs mates.

Le [Renoir] avec le rêve de ses yeux et ces cheveux où les verts emmêlés aux ors donnent ces merveilleux reflets satinés, ces cheveux tout en chatoiements, en palpables enroulements légers, volutes de lumière, pour encadrer la fraîcheur laiteuse du visage, (et la délicatesse des ombres transparentes), (modelé d’ombres infiniment transparentes). La frange d’or des cheveux sur le front vient de sous un chapeau de velours noir au large bord et qu’ornemente l’éclat charmant et neuf d’une plume rouge.

Ah! quel plaisir de recréation, quelle tendresse, quelle poésie et fraîcheur des yeux et du coeur!

Et ces roses encore humides et claires parmi la fraîcheur de leur feuillage comme les premières qui furent jamais dans le matin.

Et La Femme à la rose, avec l’arrondissement harmonieux de ses deux bras tendres, et la grâce de sa tête à peine infléchie.

Tout pour Renoir est fleur, fleur et chair fleurie, chant et enroulements, épanouissements mélodiques. On est devant la surabondance d’une joyeuse source qui se répand. Il constitue un plan, ce qu’on nomme un point de vue, où tout est ramené, où il ramène toutes choses et les possède, par l’essence qu’il choisit de leur forme, l’essence de joie, de souplesse, d’abondance, de tendresse, de candeur, que son âme librement choisit selon sa loi à elle, qu’elle possède en liberté dans la recréation de son chant.

[…]

Référence:

Garneau, Hector de Saint-Denys, Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 392-394.

Monologue fantaisiste sur le mot (extrait)

[…]

Le poète ne fait pas que connaître le mot: il le reconnaît. Il y a entre lui et le mot une certaine fraternité, communication vivante, une correspondance par où il le possède. Et ce chemin vivant jusqu’à trouver le mot, c’est ce qu’on appelle le goût; et le goût consiste premièrement à avoir du goût pour quelque chose, c’est-à-dire qu’il est une aptitude intime à reconnaître. Le poète reconnaît le mot comme sien. Il est libre du mot pour en jouer. Il joue de tout par le mot. Le mot est l’instrument dont il joue pour rendre sensible le jeu qu’il fait de toutes choses.

Le poète est libre du mot parce qu’il le possède, parce que le mot est lui-même en quelque sorte. Il ne le déforme pas, mais possède sa forme d’unique façon. Et quand il dit oiseau il peut n’avoir aucun souvenir d’oiseau, aucun autre modèle que cette part en lui de lui-même qui est oiseau et qui répond à l’appel de son nom par un vol magnifique en plein air et le déploiement vaste de ses ailes.

Le poète possède le mot parce que maintenant à l’intérieur de ce mot il y a un[e] anse à lui seul par où le prendre; parce que, entre lui et le mot, se trouve un lien à lui seul par où le saisir et le balancer, en jouer.

Le mot pour lui s’élève à la dignité de parole. Mot est sans résonance. Parole est rond et plein et semble ne devoir jamais épuiser la grâce de son déroulement sonore. C’est un chant à soi seul et le signe d’un chant, quelque chose qui se livre et se déroule. Il n’arrive pas souvent qu’on entende une parole mais quand cela vient on dirait que le monde s’ouvre. La Parole brise la solitude de toutes choses en les rapportant à un lieu qui est le prisme présent.

Et c’est le mystère du poème. Le mot qui enveloppait tout se voit alors haussé à être enveloppé tout par le poème, c’est-à-dire un réseau de fils invisibles, de rayons dont le poète est le lieu.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 112-113.

Lettre à André Laurendeau, 1936 (extrait)

«Appuyé contre le bord de ma fenêtre je regardais cet étrange paysage. Sous mes yeux ces angles et ces carrés; puis les hampes unies des arbres, une poursuite de mâtures parallèles au long d’une allée trop longue qu’on ne peut embrasser d’un seul regard, et où passe un homme dans une solitude extraordinaire, dans un isolement incommensurable de sa forme par rapport à toutes ses droites impitoyables, entre les barres rigoureuses, parallèles de cette prison transparente, le long d’une allée qui ne trouve pas solution dans une courbe, où son recommencement au tournant, mais une épouvantable continuité à l’infini de par sa rectitude ».[…]».

Référence:

HÉBERT, François, Le peintre Saint-Denys Garneau, Liberté, no. 238 (vol. 40, n° 4), Montréal, août 1998, p. 14.

Le mauvais pauvre va parmi vous (extrait)

Il rôde autour de vos richesses et s’introduit dans vos bonheurs par effraction. Il voudrait se rassasier par ses yeux de votre joie.  Est-ce qu’à la savoir il va l’avoir? C’est un pauvre irrémédiable.  Il a beau s’épuiser par des escaliers de service pour entrevoir de plus près vos trésors, il y a un trou en lui par où tout s’échappe, tous ses souvenirs, tout ce qu’il aurait pu retenir.  C’est comme un mendiant aux yeux mauvais qui interrogent, qui demandent servilement, sans fierté; vous lui offrez quelque chose et son regard s’allume de convoitise, mais sa besace est percée. Peut-être qu’avec tout cela il aurait pu se faire une espèce de festin; mais dès qu’il s’arrête pour un repas, il n’a plus rien.  Il le sait bien à l’heure qu’il est, mais que voulez-vous qu’il fasse?  Il a envie, c’est tout ce qu’il a, peut avoir : c’est sa vie.

C’est un pauvre et c’est un étranger, c’est-à-dire qu’il n’a rien, rien à échanger : un étranger. Mais il ne joue pas franc jeu, il veut prendre part.  Prendre part à votre vie, joie ou douleur.  C’est un imposteur.  De quels habits ne se revêt-il pas; habit d’ami, de collaborateur, de correspondant, etc.  Il vole quelque chose ici pour le porter là, mais c’est un commerce épuisant, d’autant plus qu’il en perd la moitié en chemin, qu’il est toujours à moitié vide, au moins.  Il ne peut rien retenir, on le sait : c’est un pauvre irréparable.

À l’heure qu’il est chacun sait qu’il est un imposteur, tous les habits sont usés, toutes les contenances.  Comme on dit : il a perdu contenance.  Il suffit de le regarder, il perd contenance, sa forme de toutes parts cède comme un sac de papier gonflé d’air, il devient tout flasque et son regard épouvanté cherche dans tous les coins de la chambre un trou de rat par où se glisser et fuir à toutes jambes jusqu’à dormir d’épuisement.  Ça se comprend: il est pris en flagrant délit de pauvreté dans un habit volé en guise de cuirasse pour tenir debout.

Alors, qu’est-ce qu’on va faire de lui? C’est la question, c’est le problème.  Vous, les riches, qu’allez-vous en faire, de ce pauvre irréparable, qui,  par en plus, est étranger et,  par en plus, est imposteur? Et lui-même se le demande, qu’est-ce qu’on peut faire à son sujet?  Impossible de le garder avec vous bien longtemps, même avec la meilleure volonté.  Quand on l’a vu se dégonfler une fois, cela devient un malaise insupportable de l’avoir parmi vous.  On se met à parler un peu plus fort et plus distinctement que ne voudrait le naturel; les regards sont trop indifférents; on sent une contrainte.  Chacun au fond, appréhende : «Est-ce qu’il va se dégonfler?» Et lui-même est dans la pire angoisse, le souffle oppressé, tout tendu à garder sa contenance, à ne pas perdre contenance.  Dans ces conditions, l’existence est impossible pour tout le monde.

Pourquoi lui-même, qui souffre bien le plus dans toute cette machine mal arrangée, pourquoi ne s’en va-t-il pas? Il passe ici bien des étrangers, pourquoi celui-ci demeure-t-il? Il est vrai que les étrangers qui passent s’en vont à leur affaire alors que celui-ci, étant pauvre, n’a pas d’affaire où aller.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 623-626.

Le Déserteur… Claude-Henri Grignon

Parler de ce livre n’est pas chose facile. Impossible de le juger dans son ensemble: des points de vue trop différents le commandent. La plupart même des contes qui le composent sont hétéroclites. On y trouve des croquis de moeurs, des drames, des prêches pour le retour à la terre avec détails pratiques à l’appui, des peintures d’atmosphères et de caractères, éléments dont on ne peut dire qu’ils soient mariés avec bonheur. Dans un même récit on passe de l’un à l’autre, avec un malaise, cherchant malgré tout un lien intime, une continuité; on est tiraillé désagréablement.

Pourtant, il faut considérer que ce n’est pas sur le plan de l’art que l’auteur a envisagé les choses: son but était de prêcher une thèse. Que le moyen soit efficace, nous en doutons. D’abord parce que ces contes sont dictés par un parti pris trop évident. Je n’entends pas «parti pris» dans un sens péjoratif: je suis certain qu’il recouvre ici une conviction. Mais le malheur de ce genre est que la conviction ne s’y manifeste guère que sous la forme de parti pris. D’un autre côté, la vie y est rendue d’une façon trop artificielle et arbitraire pour qu’en jaillisse une véritable leçon capable d’ébranler une volonté. Il y a un troisième point de vue. Ce livre pourra désigner à l’attention des hommes de bonne volonté et rendre plus sensibles sous cette forme du conte, certains détails d’ordre pratique concernant l’aide des gouvernements aux colons, les facilités de transport, etc.

Voilà ce qu’il nous semble de l’utilité du livre.

Laissons ce terrain et venons-en au point de vue littéraire qu’on ne peut tout de même pas ignorer, d’autant plus qu’il offre des éléments intéressants sinon des ensembles parfaits. Écartons Le Déserteur et Réconciliation. La Piste est meilleur, convenablement construit, mais demeure une histoire sans intérêt, sans relief. Le Père aux oeillets est un récit souvent charmant. On y touche enfin la vie. Scènes de village légèrement tracées, avec naturel, simplicité: quelques traits finement notés: la description des terreurs de la vieille fille surtout est bien accentuée. Mais c’est le plus souvent superficiel, un peu disloqué aussi dans l’allure du récit.

Restent Le Dernier Lot et Le Triomphe de Virgile. Nous retrouvons plus à l’aise les qualités de l’auteur, son observation directe, sa sincérité, sa chaleur. Et aussi son sens aigu du détail caractéristique et son art à le résumer en saillies saisissantes. Enfin, le souffle et la vie.

Le Dernier Lot est un conte bien construit, où vibre l’émotion, un souffle humain. Les scènes pittoresques sont esquissées avec plus de netteté. Le style est expressif, plein de mouvement, suggestif d’attitudes et d’atmosphères.

En attendant la messe de minuit, des colons sont réunis chez l’hôtelier Godmer. Le postillon apprend à la compagnie que Jean-Jean Ouellette, jeune colon qui fut tenter fortune aux États-Unis cinq ans auparavant, est revenu ce soir chercher sa femme et ses enfants pour s’en aller définitivement. Parmi la stupeur causée par cette nouvelle entre Jean-Jean, figure forte, sympathique. Dans une langue pleine, sobre et naturelle, il raconte les misères de la terre et la facilité de vivre aux mines du Colorado. On entre dans son coeur, on le comprend. Présentement, il part chercher sa famille pour l’emmener entendre une fois «chez nous», la messe de minuit. Dans la solitude de cette nuit froide, les sentiments les plus profonds lui refluent au coeur: tous les souvenirs, toutes les attaches qui le retiennent au pays. L’émotion l’étouffe, sa résolution est ébranlée. Le voilà prêt pour le dénouement. Quand il voit sa propriété améliorée par les soins courageux de sa femme, il décide de rester.

C’est très simple et simplement conté. Cela coule d’un bout à l’autre, sans heurt, en un flot intérieur. C’est vrai, c’est vu d’en dedans. Cela, jusqu’au dénouement, une page gâtée par le souci pratique, encore, note qui détonne, mais qui disparaît quand on regarde dans son ensemble ce conte vivant, profond et pathétique dans sa simplicité.

Le Triomphe de Virgile n’est pas un titre heureux. Il résume peut-être le sens extérieur de ce conte. Quant au sens profond, je ne le saisis pas tout à fait: il est inachevé: il est contrecarré par une direction arbitraire, et surtout par ce dénouement précipité qui nous laisse un pied en l’air et la bouche ouverte de stupeur humiliée. «Qui aurait pu deviner cela!» C’est dire que ce récit n’a pas la continuité parfaite que nous admirions dans Le Dernier Lot. Malgré cela, je l’aime davantage. Il y a ici des scènes si véritables, si saisissantes, et dans la forme une plénitude, un raccourci si expressif, que c’est une joie de voir cela vivre. Et puis les personnages sont saisissants de réalité, appuyés en trait sûrs qui les déterminent dès l’abord, fixent leur présence en notre esprit avec un relief tel qu’ils y demeureront. Voyez:

«Un après-midi qu’il venait de saigner le cochon du notaire Lepotiron, le père Dursol, après s’être décrassé, voulut allumer sa pipe. Or, il arriva que sa main droite, cette main dure et durable qui, depuis dix ans, portait le couteau au coeur de la misère aussi bien qu’au coeur des porcs, se mit à trembler doucement d’abord, puis un peu plus vite, pour s’agiter à la fin comme le tremble de la colline, cachant le paysage rongé par le nord. (Oublions le «rongé par le nord» qui n’a pas là sa place).

– Vieille, vieille! s’écria l’homme, ne v’la-t-y pas que je tremble à c’t heure.

– T’es plus jeune, répondit Bernadette.

Joachim ne goûta pas cette parole qui révélait un esprit léger.

– Un homme qui tremble, conclut-il avec désespoir, c’est un homme fini.»

Et la petite vieille.

«Sa femme, Bernadette, qui tremblait depuis l’âge de quarante-cinq ans et qui en portait allègrement soixante sur ses petites épaules en pignon, continue à vaquer aux soins du ménage.»

Dursol, découvrant ainsi tout à coup qu’il est devenu vieux, a le dégoût de tout ce qui fut sa vie jusque là. Il décide de partir. Sous sa dictée, Bernadette écrit une lettre à leur fils.

«Mon cher Sévère…

Mais regardant sa femme, qui tremblait beaucoup en écrivant, il s’exclama:

– Mardi maigre! Tu trembles ben.

– C’est pas d’aujourd’hui. Ça fait quinze ans que je tremble.

– C’est curieux, j ‘avais jamais remarqué ça…»

Quoi de plus vrai, de plus significatif?

La lettre nous révèle incidemment, et c’est habile, que Sévère Dursol termine en ce moment sa rhétorique, qu’il est fils unique, que ses parents veulent en faire un médecin ou un notaire et aller vivre avec lui à Montréal: et qu’ils l’attendent sous peu.

L’arrivée de Sévère, par un soir calme et doux, est d’une poésie pénétrante, d’une vérité touchante à la Daudet et telle que Daudet ne l’aurait pas contée de façon plus exquise.

Cependant, à peine le père et le fils se trouvent-ils en présence que l’atmosphère se charge. L’hostilité, si naturelle entre deux caractères qu’on sent semblables, éclate d’abord dans de petits traits.

«Dursol qui regardait son fils du coin de l’oeil, qu’on eût dit même qu’il avait des yeux dans le dos, s’écria tout de suite: «Comment! Sévère, tu fumes des cigarettes, à c’t heure?»

Enfin, le noeud du drame. Sévère avoue à son père qu’il ne terminera pas sa philosophie mais se fera cultivateur. Stupeur du bonhomme; sa colère de voir son fils renverser tous ses projets glorieux.

«La mère, qu’une grande intuition faisait d’ailleurs toujours souffrir, s’arrêta au milieu de la place. Elle pressentait un malheur.»

Elle tente d’apaiser son mari qui, se reprenant un peu, tâche à convaincre son fils. Sévère reste inébranlable. Dure opposition: l’on sent monter chez le père et le fils la même fureur, la même violence. Cela éclate avec une intensité fulgurante dans la fin de cette scène qu’il faudrait citer en entier.

«- Mon père, je serai cultivateur ou je ne ferai rien: À ces mots, Joachim Dursol, qui avait fait trembler bien des fois la maison ancestrale par ses colères terribles, tomba dans la plus grande violence. Il vit rouge. Il vit du sang et son couteau planté. Il leva au ciel ses deux poings énormes et les rabattit sur les épaules de Sévère qui s’écroula. – J’t’casserai les reins avant, mauvais fils, cria-t-il. La mère désespérée se jeta sur le corps de son enfant, tandis que le saigneur se traîna péniblement jusqu’à son lit, comme s’il eût porté dans son coeur, et dans sa tête, et dans tout son corps, une charge de plomb. On pouvait l’entendre, répétant sans cesse: Un habitant! Un habitant!»

De ce moment le récit se relâche, la peinture ternit, l’intérêt diminue: cela devient explicatif. Sévère va travailler sur une ferme en attendant la réconciliation. Bientôt son père le ramène. Et pour cause! Un frère de Joachim, enrichi par l’agriculture, meurt en léguant sa fortune à Sévère à condition qu’il se fasse cultivateur. Oublions cette fin en queue de poisson.

Voilà un drame si puissant et si ramassé qu’il déborde les cadres de ce conte. C’est ce que peut faire un art simple, sobre, plein. Nous avons touché à l’humain: ce drame de famille contient un peu, bien des drames de famille.

La petite vieille de mère est sans contredit le personnage le plus attachant de ce récit. Discrète, effacée, naturellement obéissante et résignée, coeur aimant qui souffre en silence de tous ces heurts, c’est une perle de création, infiniment touchante et vraie.

Quant au père Dursol, il est campé avec une vigueur incomparable. C’est de lui que jaillissent les événements. Le malheur, c’est que, par une direction arbitraire et toujours soucieuse de prouver, le centre de gravité soit déplacé de Joachim à Sévère, qui devient tout à coup, bien malgré lui et bien malgré nous, le personnage important. C’est un premier rôle qu’il est bien en peine de supporter, non qu’il soit faiblement bâti, mais parce que ce n’était pas là sa destinée! De là ce manque d’unité, ce déséquilibre qui fait qu’on perd pied dès après la scène centrale, et qu’on ne sait à quoi se raccrocher. Cela nous désole de voir ainsi gâté un conte qui promettait si bien.

On le voit, avec Le Triomphe de Virgile et Le Dernier Lot, Grignon nous révèle les qualités d’un conteur excellent: simplicité, essentiel et sobriété des détails, netteté et vigueur dans le tracé des caractères, intensité du drame, vivacité de l’action, relief, vérité expressive des dialogues courts, remarques brèves qui résument en saillie un état d’esprit, mesure dans la peinture du décor; tous ces éléments fondus dans un ensemble d’une vérité pleine et vivante.

Ce livre contient de belles promesses.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 48-53.

Lettre à André Laurendeau, 1933

« Le problème canadien-français m’intéresse beaucoup et a toujours une certaine part dans mes préoccupations. Seulement, alors que toi tu t’y donnes directement, activement, que tu en fais dès maintenant une occupation et un but, le but de ta vie, je le mets au second plan dans la mienne. Et c’est là une direction de tempérament, n’est-ce pas, beaucoup plus que d’idées. Tu aimes l’action; moi, je suis plus contemplatif, pour employer un joli grand mot. […] En me cultivant, en me perfectionnant, je ne perds pas de vue le point de vue national de culture et de mouvement intellectuel, de milieu à créer et d’élan à donner.»

Référence:

Saint-Denys Garneau, Oeuvres, texte établi, annoté et présenté par Jacques Brault et Benoît Lacroix, Montréal, PUM, «Collection Bibliothèque des lettres québécoises»,1971, p.930-931.

Journal, octobre 1929 (extraits)

[…]

J’ai fait un grand sacrifice: j’ai renoncé à mes rêves et à mes poèmes. Je n’écris plus parce que je ne rêve plus, et je ne rêve plus parce que la grammaire est bien ce qui peut le mieux stériliser une inspiration. Et je vis dans un monde qui est tout différent de mon monde d’autrefois, qui est presque étranger et qui n’a pourtant même pas le charme de l’inconnu, où ne rôdent jamais plus mes chimères adorées, parmi les soirs froids d’automne, autour de la lune d’argent.

Plus de rêves, plus de parfums, plus d’émois! Oh! ce sera pour demain. Aujourd’hui, en avant la grammaire.

[…]

Mes rêves et mes poèmes m’élevaient vers Dieu, puisque la poésie tend à tout ramener aux sources premières, et que la Source des sources est le Seul Dieu. Et la seule poésie qui me reste est celle du mysticisme religieux. C’est la plus belle, et j’aimerais avoir le temps de l’approfondir et de l’exprimer. Elle est pour le moment au-dessus de moi; mais avec le temps je m’en approcherai, je la comprendrai mieux. Et cela rendra plus belle mon âme et toute ma poésie en deviendra plus élevée. Car mon intention est de me vouer à l’art: à la poésie et à la peinture. C’est par Dieu qu’on atteint le Beau.

Laus Deo Semper

Référence:

Garneau, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 197-198.

Debussy, Journal IV

Debussy semble s’être placé dès l’abord au centre même du mystère des choses.

Il évolue toujours sur le bord extrême de la matière d’où l’on surplombe un mystère sans fond. À peine un pas de plus, une ligne de plus, et toute matière serait quittée. Et c’est cette évolution sur l’extrême rebord du sensible qui nous donne cette sorte de vertige suave, qui nous tient sans cesse en suspens, avec la sensation que notre âme est au bord de notre coeur, qu’elle va s’échapper, s’envoler dans cet au-delà dont la présence est si prochaine.

Mais cet au-delà, quel est-il, quel est-il? Qu’est-ce que recouvre ce mystère? Est-ce parce que cet ordre recrée cette harmonie des formes rythmiques, est un reflet du ciel pour lequel nous fûmes créés?

Le poète rejoint son exaltation par l’acte créateur, mais cette exaltation quelle en est la source qu’il saisit? N’est-ce pas l’intuition de ces relations mystérieuses entre les choses, de cette harmonie immatérielle? Et ainsi en rejoignant son exaltation, ce n’est pas lui-même qu’il recherche mais en lui-même l’intuition, à défaut de la connaissance, de cet au-delà mystérieux.

Inspiration, exaltation, «mystérieuses concordances entre la nature et l’imagination», poésie, est-ce que tout cela existera toujours, nous habitera toujours sans qu’on puisse jamais le connaître? Sans qu’on puisse jamais que l’évoquer par la création de beauté? Et jamais le saisir? Ah! sentir cela, le voir surgir en créant, le sentir à travers une oeuvre, puis en être ensuite dépossédé comme un qui s’est aventuré en pays défendu, à qui l’on a fait boire à son retour un élixir d’oubli, qui ne voit plus le monde où il fut et n’en garde que la sensation d’une béatitude incomparable et l’insupportable nostalgie. Alors, il tâche à se souvenir, à reconstruire en esprit l’univers quitté, à comprendre la magie qui lui fut révélée. Mais il se trouve devant un grand mystère où sa raison ne trouve plus aucun appui, et il ne peut comprendre. Il lui reste à attendre le retour de la grâce.

Cette attente, c’est ce que j’ai voulu exprimer dans une ébauche de poème que je reconstruirai peut-être un jour, et qui commence : «Le diable, pour ma damnation…»
[…]

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 281-282.