Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Poème

Lucille

Depuis que je vous ai quittée,
Oh : ma belle Lucille!
Je voudrais toujours vous regarder
Vos beaux yeux aux longs cils

Ma Lucille jolie,
Quant seul je sors, le soir,
Les étoiles me sourient
Mais pour moi tout est noir

Car loin de vous chérie,
Mon cœur est toujours sombre
La mélancolie
Y vient jeter son ombre

Mais quand je vous reverrai,
Votre sourire dissipera
Cette ombre, et bien-aimée
Encore on parlera

Des beaux rêves futurs
Et des chagrins passés,
Près du ruisseau, qui murmure,
Dans l’herbe pleine de rosée.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 76.

Oh toi !

« Dans l’autographe de Jeannine Prud’homme »

Sur tes châtains cheveux reflète le soleil;
Je vois de longs fils d’or frôler ta joue vermeille,
La frôler doucement tout comme une caresse.
Dans tes yeux veloutés, je bois la douce ivresse
Dont je grisais mon cœur hier, oh! tant de fois!
Quand je rêvais à toi, seul dans les sombres bois.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 86.

La vieille roue du moulin

Vieille roue, cependant que tout est endormi
Et que l’aurore à peine a doré l’horizon,
À quoi donc songes-tu ? et quelle rêverie
Enivre ton vieux cœur ? Une ancienne chanson ?
Oui, je l’ai deviné! Celle que te chantait
L’eau claire te frôlant tout comme une caresse,
En te faisant tourner; ton essieu mugissait.
Cette eau limpide et pure, elle était ta Déesse :
Maintenant, des débris du vieux dalot brisé,
Elle tombe en cascade et loin de toi fredonne
Cette vieille chanson que tu as tant aimée;
Hélas! À tout jamais sa douceur t’abandonne!

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 82.

Le dinosaure

Il était gigantesque
Et son nom je vous dis
Était presque
Aussi grand que lui.

Il s’appelait Dinosaurus
Et puis ce n’est pas tout
Il s’appelait aussi Brontosaurus
Et Amphibie. Qu’en pensez-vous ?

Et savez-vous comment
Il a de ce monde disparu
Et que depuis ce temps
On ne l’a pas revu ?

C’est ce que de vous dire
Il m’est venu l’idée,
Et j’espère qu’à me lire
Vous vous amuserez.

Il était bien méchant
Et vous pourrez vous-même
En juger, et peut-être plus méchant
Que je ne le trouve, vous le trouverez même.

Une fois, dans le jardin,
Ce méchant animal
Était entré, où le chien
Était à son travail.

Ce chien était le maître de la maison,
Et lui dit d’une manière bien polie :
« Monsieur, dont je ne connais pas le nom,
Vous n’avez pas d’affaire ici. »

Mais l’autre se mit à rire
Et l’assomma :
Et même il fit bien pire,
Il le mangea!

Lorsque du chien la femme
Et les enfants virent cela,
Ils prièrent Notre-Dame
De punir ce meurtrier-là.

Aussi leur prière
Fut exaucée, et l’Éternel
Le jeta dans la mer
Et le changea en sel.

Maintenant que j’ai satisfait
Votre curiosité,
Je vais vous dire ce qui arriverait
S’il n’avait cessé d’exister.

Sien ce monde
Il était aujourd’hui
Nous serions de ce monde
Tous à jamais partis

Car s’il avait
De vivre continué
Il nous aurait
Comme moucherons gobés!

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 71.

L’automne (1927)

Tendre nature, hier tu souriais d’amour,
Le printemps embaumé t’apportait ce beau jour;
Au soleil renaissait une splendeur nouvelle,
Les prés étaient couverts de mille fleurs si belles
Dont le parfum grisait le cœur d’heureux amants
Qui venaient, enlacés, s’aimer si tendrement,
Au rythme du ruisseau qui doucement murmure,
Coulant entre les fleurs, heurtant les roches dures,
Et furieux, bondissant, couvert d’écume blanche,
Allait un peu plus loin se perdre sous la branche,
Où les petits oiseaux perchés, chantaient gaiement,
Tandis que le zéphyr les berçait doucement.

Tu pleures aujourd’hui au seuil de ton tombeau
Et le vent te ravit tes derniers lambeaux
Cependant que ton sol, hier si vert de mousse,
S’est recouvert de feuilles dorées, rouges et rousses
Qui craquent sous les pas… Et sous ce vieux tapis,
Où ton souffle s’éteint, pendant la douce nuit,
Un pauvre cœur brisé vient enterrer l’amour
Qui l’avait enivré dans le temps des beaux jours
Ils sont partis hélas! comme ton doux printemps,
Oui, partis! Emportés par un souffle de vent!

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 84.

La rivière Rawdon

Les eaux agitées de la petite rivière
Passent rapidement et lorsque sur les pierres
Elles se brisent, furieuses, elles blanchissent d’écume,
Couvrent comme de rosée les roches grises et brunes.
Elles roulent vivement le flot majestueux
De leur onde où se mire le bel azur des cieux.
Tout à cou, sous leurs pas, le sol se dérobe
Et la chute superbe comme une blanche robe
S’écroule avec fracas aux pieds du roc humide
Que le vent, l’eau et l’âge ont parsemé de rides,
Qui s’élève bien vieux mais fier cependant,
Semble braver les siècles comme un austère géant.
Sur cette énorme falaise de plus de cent dix pieds
Sont des arbres superbes çà et là disséminés.
Couverts de feuilles or, pourpre et vermillon
Que le vent fait tomber comme des papillons
Qui se posent sur les fleurs, toutes pleines de rosée
Et ornent le paysage de leurs teintes variées.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 80.

L’automne (1926)

Entre les feuilles aux vives couleurs,
Le Soleil, aux rayons ardents,
Se mire dans le ruisseau qui pleure,
Y fait danser mille diamants.

Le moindre souffle de Borée
Produit une superbe envolée
D’or, de pourpre, de vermillon
Comme un nuage de papillons.

Et les feuilles, ainsi emportées,
Tombent sur la verte mousse,
La couvrent d’un tapis coloré
Des teintes vertes jusques aux rousses.

Sous ce tapis le petit sentier
Disparaît presque tout entier,
Comme le tapis disparaîtra
Sous la neige, dans quelques mois.

Et les oiseaux, transis de froid,
Quittent nos ramiers et nos bois
Et partent par la voie des airs,
Vont se chauffer dans les déserts.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 78.

La lune

Quand le printemps revient, que tout renaît, tout vit,
Quand, au bord du ruisseau, qui court avec gaieté,
Entre les hauts roseaux la violette rit,
La pâle lune bleue sourit et dit : «Aimez!»

Lorsque la nuit étend son doux voile limpide
Et que les bois plaintifs se sont tus, que tout dort,
Quand les vents sont éteints, que l’étang est sans ride
Entre les longs bras noirs des pins, la lune d’or
Rit dans l’air tiède et pur, rit à l’été charmant
Qui, sous ses doux rayons, tranquillement respire,
Tandis que sous ses bois, silencieux et tremblants,
Enlacés, fous d’amour, les doux amants soupirent.

Quand l’automne revêt son lourd manteau sanglant
Brodé de longs fils d’or et que la verte mousse
Se couvre de lambeaux apportés par le vent,
La lune est là pleurant entre les feuilles rousses.

Lorsqu’il ne reste plus aucune feuille brune
Quand la terre est glacée de neige immaculée,
Or, les pâles rayons de la tremblante lune
Font un long reflet doux, un long voile doré,
Comme la nymphe qui, en traversant les mers,
Étend en s’en allant sa chevelure d’or
Glissant, divinement sur les plis du flot vert
Du flot doux et tranquille qui berce et qui endort.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 87.

Je t’adore

Tu viens de me quitter. Mon cœur bat sans répit,
Ivre de mon amour que je ne t’ai pas dit;
Cependant, tu le sais, que je t’aie, mais oui!
Tu l’as lu dans mes yeux, tu le sais oh! ma vie!
Tu ne m’as pas donné de baiser tout à l’heure,
Mais que m’importe si je sais que j’ai ton cœur,
Ton cœur qui m’est si cher! Ton doux cœur que j’adore!
Je le sais! car j’ai vu dans tes yeux une aurore,
Plus vive qu’un matin et plus douce qu’un soir,
Qui enivre mon cœur de mon plus doux espoir!
Je sens que de bonheur mon âme est envahie.
Je t’aime! J’en suis fou! Tu es plus que ma vie!
Je t’aime ? non car ce ne serait pas assez
Je t’adore! Entends-tu je me jette à tes pieds!
Et pour toi je veux vivre et mourir pour toi, oui!
Mourir en te disant : « Je t’aime! ma chére! »

J’aime les oiseaux bleus et les papillons verts,
La plainte du vent et le murmure des mers,
Et la voix des grands bois, gémissement plaintif,
J’aime le chêne fort et le roseau chétif,
J’aime le doux zéphyr, le frais azur des cieux,
J’aime la grève qui gémit sous les flots bleus,
J’aime la fleur des champs et le parfum des roses,
J’aime le ruisseau gai, j’aime toutes ces choses;
Mais quand je pense à toi, tout s’efface, et mes yeux
Ne voient plus que les tiens et tes châtains cheveux,
Aux doux reflets d’or fin, et puis ta joue de rose,
Fraîche comme une aurore, ta bouche à demi close
Comme un bouton de fleur, oh! ta bouche vermeille
Au sourire si doux, vraie petite merveille!

Je n’aime plus l’oiseau, ni le tendre zéphyr,
Ni le ruisseau gentil où le roseau se mire,
Ni le mugissement de la mer sur la grève,
Ni la plainte des bois qui gémissent sans trêve;
Et je ne connais plus la douceur de l’aurore,
Ni le midi si chaud que le doux soleil dore,
Ni le couchant sanglant, ni le soir enchanteur
Et frais, ni de la nuit la charmante douceur.
Je n’aime plus que toi et ton cœur et ton âme :
Et tes beaux yeux rêveurs, là où brille ta flamme!
Tu es toute ma vie, tu as tout mon amour!
Je t’aime plus que tout, je t’aimerai toujours!

À ma Françoise.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 89.

Aimer

Ne pas pouvoir aimer, oh! c’est mourir, hélas!
Car on vit pour aimer et l’on aime pour vivre.
Que serait un sommeil qui ne connaîtrait pas
La douce volupté du rêve qui l’enivre ?
Un rien! oh! un néant! La vie est un sommeil
L’amour en est le rêve. Pour vivre il faut aimer!
Amour! ah! quel parfum d’une rose vermeille!
Amour! ah! petit mot qui veut tout dire! Aimer!
Amour! ah! quel bonheur et quelle volupté!
Amour! ah! toi sans qui il n’est nul vrai bonheur!
Amour! tu as causé tant de tristes douleurs!
Amour! toi qu’on recherche et que l’on craint de voir,
À cause de ta voix, où l’on sent un délire!
Pourtant tu es bien là et tu chantes le soir,
Ou bien, lorsque tout dort, dans la nuit, tu soupires!
Aimer! c’est héroïque et c’est une faiblesse!
Aimer! Ah! que c’est doux! Que c’est triste l’amour!
Amour qui sait charmer, Amour! oh! toi qui blesses!
Pourtant il faut aimer et j’aimerai toujours!

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Recueil de poésies : inédit de 1928 — Présentation de Giselle Huot— , [Québec], Éditions Nota bene, p. 71.