Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943): Héritage

Lauréats de la Bourse Hector-De Saint-Denys-Garneau, volet création

Poésie de transhumance ; poésie qui marche, qui respire

Pour la première fois depuis sa création, en 2007, la Bourse Hector-De Saint-Denys-Garneau était conjointement attribuée l’an dernier à deux auteurs, nommément Laetitia Beaumel (Cent fois je marche cent fois je respire) et Rosalie Trudel (Transhumance).En plus d’écrire, Rosalie Trudel a beaucoup dansé ; Laetitia Beaumel est herboriste, et parle de la création comme d’une nourriture. Elles nous disent l’une et l’autre ce que c’est que d’écrire, depuis la naissance incertaine d’un premier mot jeté sur la page (à moins qu’il n’en ait jailli), jusqu’au texte achevé qui, parfois, semble en connaître plus long que les poètes eux-mêmes.

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Rosalie Trudel : Les poèmes que j’ai soumis au concours font partie d’un recueil qui s’intitulait alors Transhumance, mais qui avait d’abord eu pour titre le simple mot Pierres. Ces pierres étaient celles de la mémoire et de sa densité, de la puissance de la matière brute qui précède la vie. Cela pourrait faire penser, rétrospectivement, aux Éclats de la pierre noire d’où rejaillit ma vie, bien que je n’aie pas songé, alors, au texte de Paul Chamberland. Je voyais plutôt dans ces pierres (que je savais n’être qu’un titre provisoire), tout leur contenu d’indicible et leur immobilité paradoxale, puisqu’elles se faisaient mouvement à travers moi, et qu’elles évoquaient de la sorte la migration de l’humain à travers soi. C’est ainsi que, en habitant les choses en aval et en amont de l’existence, j’ai laissé ces pierres devenir Transhumance, et définir, en même temps qu’un parcours individuel, ces mouvements tellement plus vastes des populations entières qui se déplacent, et qui le font par cycles. Mais, les titres de travail imposent vite leur restriction et, en quelque sorte, ils balisent ainsi la création, tout comme ils conditionnent la lecture. Rien d’étonnant à ce que ces titres se succèdent à mesure de ce qu’un auteur découvre au fil de son écriture. Le recueil où figure les textes qui ont été primés s’intitule à présent Nous ne sommes pas tranquilles, et met en lumière cette prépondérance du «nous» à laquelle j’accorde la plus haute importance. Et c’est ce qui me fait dire que ce titre-ci sera le dernier, alors que je savais parfaitement que Pierres ou Transhumance n’avaient rien de définitif.

Laetitia Beaumel : Nos deux titres font état de chemins, de parcours… J’ai mis bien du temps à trouver les mots qui allaient convenir, et ce titre a été long à émerger. Mon écriture est fragmentée. Elle fait penser à des pierres, justement, qui se trouvent là, dans le plus grand désordre, sur le parcours d’un homme qui, parfois, interrompt sa route, puis la reprend, qui avance, et rencontre des obstacles. Ces pierres que l’on heurte… Ce titre, Cent fois je marche cent fois je respire, il s’est imposé en apparaissant d’abord dans le corps même du poème. Il unifie ce qui, autrement, pourrait n’être qu’une série de fragments, alors que ce morcellement même est signifiant : non seulement la numérotation des poèmes est-elle discontinue, mais elle se présente à rebours, ce qui donne corps à l’idée d’un retour et fait état du poids des choses, de leur résistance. J’ai écrit ce texte au masculin. C’est un homme qui parle. Ses propos sont peut-être ceux que j’aimerais entendre. J’ai réussi à les écrire, je suis parvenue à les dire par une mise de côté du rationnel, un aboutissement qui coïncide avec mon dernier accouchement, comme si j’avais donné vie par deux fois.

Rosalie Trudel : Chaque texte apporte ses satisfactions spécifiques, même s’il faut, chaque fois, assumer ses choix et faire ses deuils. Car il faut savoir reconnaître qu’une œuvre a été menée à terme, et qu’une autre s’apprête à prendre forme et à voir le jour. Comme n’importe quelle autre œuvre, ces Pierres, devenues Transhumance, puis Nous ne sommes pas tranquilles, se présentent comme une proposition artistique. Ce recueil se singularise, quant à moi, en ce que j’ai réussi à faire de lui un «guide»: on y entre, et on constate. Les questions suscitées appellent l’ouverture de chemins dans lesquels s’engage l’écriture, et que le poète explore, avec courage… et avec audace, aussi. Le poète doit oser la forme, tout comme il crée sa propre syntaxe, et doit aussi faire en sorte que le lecteur le suive, qu’il participe à cette éloquence de la forme et qu’il appréhende les espaces de la page, par lesquelles l’auteur donne au mot l’étendue nécessaire à ses résonnances: le vers libre n’est pas une forme, mais un lieu de risques où chaque poème crée sa propre forme et la justifie. Le vers libre ou la prose poétique sera celui qui correspond à l’œuvre.

Laetitia Beaumel : Lire à haute voix est un moyen de faire connaître la forme, de la dégager, de la souligner. Les lecteurs ne s’attendent pas à l’importance qu’il faut accorder aux virgules et aux blancs d’une partition qui étale ses hachures à leurs yeux. Un jour, j’ai confectionné un poème. Il était question de plis, de cassures et de raccords, et l’adéquation du fond et de la forme m’est apparue idéale, car les divers éléments du texte se recomposaient et se multipliaient selon les figures suscitées par le jeu du papier. La forme est substance.

Rosalie Trudel : Nos choix de poésie sont charnels, bien que plus que rationnels. Les mots ont leur sonorité, leur masse, leur corporalité, leur chair, en somme. La danse, que j’ai longtemps pratiquée, est une incarnation du vivant: l’imaginaire apparaît avec les mots.

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«Et tu ouvres le paysage pour ne plus le refermer», nous dit Laetitia Beaumel, quand l’écriture de Rosalie Trudel se fait «pleine des plus anciennes jouissances de la pierre». Exubérance du don, le poème est à la fois émanation, offrande, accomplissement, en même temps qu’il se fait route aussi bien que guide. Bel augure: vision d’un horizon devenu déploiement plutôt que limite; ou accueil d’une pierre, qui, loin d’être inerte, paraît vivre de nos cinq sens. À la lumière de ce que nous pouvons lire et de ce qui vient d’être dit, s’annonce encore la plus belle des promesses et des espérances quant aux textes futurs, déjà marqués du signe d’autres transhumances et d’autres parcours à venir, haletants, cent fois repris.

Extraits des oeuvres primées (PDF).

Confessions de Saint-Denys Garneau

Frédéric Beaulieu-Girard écrit et compose, Sébastien Corriveau est cinéaste. Ils avaient déjà travaillé ensemble, mais Confessions de Saint-Denys Garneau est le premier film dont ils auront tout conçu, tout développé. Ils ont bien voulu nous dire comment était né leur court métrage, présenté au récent Festival de cinéma de la Ville de Québec, parler de leur rencontre avec de Saint-Denys Garneau, et permettre que soit reproduit l’essentiel de leur discours.

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Présence de Saint-Denys Garneau

Catherine Lalonde: Le Devoir, 9 juin 2012

100e anniversaire de l’auteur de Regards et jeux dans l’espace

Il n’a publié qu’un petit recueil d’une trentaine de poème, édité à compte d’auteur en 1937 grâce à l’argent de famille de sa mère. Pourtant, Regards et jeux dans l’espace, d’Hector de Saint-Denys Garneau, est l’un des livres dont l’influence, au 100e anniversaire de naissance de l’auteur, le 13 juin, reste palpable.

« Je marche à côté d’une joie / D’une joie qui n’est pas à moi / D’une joie à moi que je ne puis pas prendre // Je marche à côté de moi en joie / J’entends mon pas en joie qui marche à côté de moi / Mais je ne puis changer de place sur le trottoir / Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là et dire voilà c’est moi. »
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Saint-Denys Garneau parmi nous

En 1993, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, les Éditions Fides, de Montréal, ont rendu hommage à de Saint-Denys Garneau en publiant une nouvelle édition des Regards et jeux dans l’espace, illustrée de trente-cinq de ses toiles et présentée par ce texte d’Anne Hébert.

Un jour, Saint-Denys Garneau a été l’un de nous, parmi nous, dans un pays de grand silence qui était le nôtre. Il est venu à une époque donnée, dans un lieu donné, et les gens de son pays ne l’ont pas reconnu. Sauf quelques amis très proches qui ont accueilli ses poèmes avec ferveur et à qui il a écrit des lettres étonnantes, partie intégrante de son œuvre. Lire la suite

Pour les yeux, l’image

En 1938, dans le huitième cahier de son Journal, de Saint-Denys Garneau dresse la liste des articles écrits au sujet de ses Regards et jeux dans l’espace, et retranscrit un texte de Jean-Charles Doyon (1905-1966), poète et critique d’art, qui deviendra un vigoureux défenseur des peintres automatistes.

 

Devant ce spectacle,
la révolution autour de l’obstacle ;
il n’y a plus qu’à regarder ces poèmes ainsi présentés
en équilibre sur la vie.
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