Un mort demande à boire

Un mort demande à boire
Le puits n’a plus tant d’eau qu’on le croirait
Qui portera réponse au mort
La fontaine dit mon onde n’est pas pour lui.

Or voilà toutes ses servantes en branle
Chacune avec un vase à chacune sa source
Pour apaiser la soif du maître
Un mort qui demande à boire.

Celle-ci cueille au fond du jardin nocturne
Le pollen suave qui sourd des fleurs
Dans la chaleur qui s’attarde
à l’enveloppement de la nuit
Elle développe cette chair devant lui

Mais le mort a soif encore et demande à boire

Celle-là cueille par l’argent des prés lunaires
Les corolles que ferma la fraîcheur du soir
Elle en fait un bouquet bien gonflé
Une tendre lourdeur fraîche à la bouche
Et s’empresse au maître pour l’offrir

Mais le mort a soif et demande à boire

Alors la troisième et première des trois soeurs
S’empresse elle aussi dans les champs
Pendant que surgit au ciel d’orient
La claire menace de l’aurore
Elle ramasse au filet de son tablier d’or
Les gouttes lumineuses de la rosée matinale
En emplit une coupe et l’offre au maître

Mais il a soif encore et demande à boire.

Alors le matin paraît dans sa gloire
Et répand comme un vent la lumière sur la vallée
Et le mort pulvérisé
Le mort percé de rayons comme une brume
S’évapore et meurt
Et son souvenir même a quitté la terre.

Gracieusement récité par monsieur Pierre Auger,
avec l'aimable collaboration de monsieur David Dorais.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Poésies. Regards et jeux dans l’espace. Les Solitudes, Montréal, Fides, 1972, p. 61-62.