Renoir, Jounal V (1935-1936)

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Qui n’a pas rencontré Renoir ignore une part de la joie du monde, comme qui n’a pas entendu Brahms. On n’a pas joué des arbres comme lui, et de toutes formes, avec la même clarté et la même abondance, la même innocence et le même plaisir. On n’a pas trouvé le même chatoiement de la bonne lumière et le bondissement des formes épanouies. On n’a pas connu la même bonté du regard, cette tendresse à tout arrondir, et la même abondance du chant. C’est à n’en plus finir de fluidités, d’enveloppements, d’épanouissements.

Nous avons eu sous les yeux [La pointe de Beg Meil], des arbres qui répandent une ombre violette sur la grève, des troncs dont la forme est recré[é]e à mesure de la couleur, ombre à demi, demi-lumière, est comme traversée du regard et saisie toute jusqu’à l’intérieur dans sa réalité redevenue mouvante et vivante et transparente. Ils paraissent malléables et passibles de toutes inflexions sous la seule pression humaine de deux mains à les plier. Et les feuillages suspendus ont des grottes d’ombre à l’intérieur de leurs masses, de vastes habitations d’oiseaux et pour de calmes brises. La grève se déroule à leur ombre puis au soleil dorée jusqu’à la mer en chantant qui la rejoint.

Le lac [d’Annecy] comme une pluie de fleurs à partir du ciel léger de tulle rose et bleu en lumière sur les feuillages et leur reflet qui chante dans le lac.

La tour aux pigeons à larges pans de couleurs mates.

Le [Renoir] avec le rêve de ses yeux et ces cheveux où les verts emmêlés aux ors donnent ces merveilleux reflets satinés, ces cheveux tout en chatoiements, en palpables enroulements légers, volutes de lumière, pour encadrer la fraîcheur laiteuse du visage, (et la délicatesse des ombres transparentes), (modelé d’ombres infiniment transparentes). La frange d’or des cheveux sur le front vient de sous un chapeau de velours noir au large bord et qu’ornemente l’éclat charmant et neuf d’une plume rouge.

Ah! quel plaisir de recréation, quelle tendresse, quelle poésie et fraîcheur des yeux et du coeur!

Et ces roses encore humides et claires parmi la fraîcheur de leur feuillage comme les premières qui furent jamais dans le matin.

Et La Femme à la rose, avec l’arrondissement harmonieux de ses deux bras tendres, et la grâce de sa tête à peine infléchie.

Tout pour Renoir est fleur, fleur et chair fleurie, chant et enroulements, épanouissements mélodiques. On est devant la surabondance d’une joyeuse source qui se répand. Il constitue un plan, ce qu’on nomme un point de vue, où tout est ramené, où il ramène toutes choses et les possède, par l’essence qu’il choisit de leur forme, l’essence de joie, de souplesse, d’abondance, de tendresse, de candeur, que son âme librement choisit selon sa loi à elle, qu’elle possède en liberté dans la recréation de son chant.

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Référence:

Garneau, Hector de Saint-Denys, Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 392-394.