Monologue fantaisiste sur le mot (extrait)

[…]

Le poète ne fait pas que connaître le mot: il le reconnaît. Il y a entre lui et le mot une certaine fraternité, communication vivante, une correspondance par où il le possède. Et ce chemin vivant jusqu’à trouver le mot, c’est ce qu’on appelle le goût; et le goût consiste premièrement à avoir du goût pour quelque chose, c’est-à-dire qu’il est une aptitude intime à reconnaître. Le poète reconnaît le mot comme sien. Il est libre du mot pour en jouer. Il joue de tout par le mot. Le mot est l’instrument dont il joue pour rendre sensible le jeu qu’il fait de toutes choses.

Le poète est libre du mot parce qu’il le possède, parce que le mot est lui-même en quelque sorte. Il ne le déforme pas, mais possède sa forme d’unique façon. Et quand il dit oiseau il peut n’avoir aucun souvenir d’oiseau, aucun autre modèle que cette part en lui de lui-même qui est oiseau et qui répond à l’appel de son nom par un vol magnifique en plein air et le déploiement vaste de ses ailes.

Le poète possède le mot parce que maintenant à l’intérieur de ce mot il y a un[e] anse à lui seul par où le prendre; parce que, entre lui et le mot, se trouve un lien à lui seul par où le saisir et le balancer, en jouer.

Le mot pour lui s’élève à la dignité de parole. Mot est sans résonance. Parole est rond et plein et semble ne devoir jamais épuiser la grâce de son déroulement sonore. C’est un chant à soi seul et le signe d’un chant, quelque chose qui se livre et se déroule. Il n’arrive pas souvent qu’on entende une parole mais quand cela vient on dirait que le monde s’ouvre. La Parole brise la solitude de toutes choses en les rapportant à un lieu qui est le prisme présent.

Et c’est le mystère du poème. Le mot qui enveloppait tout se voit alors haussé à être enveloppé tout par le poème, c’est-à-dire un réseau de fils invisibles, de rayons dont le poète est le lieu.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 112-113.