Le mauvais pauvre va parmi vous (extrait)

Il rôde autour de vos richesses et s’introduit dans vos bonheurs par effraction. Il voudrait se rassasier par ses yeux de votre joie.  Est-ce qu’à la savoir il va l’avoir? C’est un pauvre irrémédiable.  Il a beau s’épuiser par des escaliers de service pour entrevoir de plus près vos trésors, il y a un trou en lui par où tout s’échappe, tous ses souvenirs, tout ce qu’il aurait pu retenir.  C’est comme un mendiant aux yeux mauvais qui interrogent, qui demandent servilement, sans fierté; vous lui offrez quelque chose et son regard s’allume de convoitise, mais sa besace est percée. Peut-être qu’avec tout cela il aurait pu se faire une espèce de festin; mais dès qu’il s’arrête pour un repas, il n’a plus rien.  Il le sait bien à l’heure qu’il est, mais que voulez-vous qu’il fasse?  Il a envie, c’est tout ce qu’il a, peut avoir : c’est sa vie.

C’est un pauvre et c’est un étranger, c’est-à-dire qu’il n’a rien, rien à échanger : un étranger. Mais il ne joue pas franc jeu, il veut prendre part.  Prendre part à votre vie, joie ou douleur.  C’est un imposteur.  De quels habits ne se revêt-il pas; habit d’ami, de collaborateur, de correspondant, etc.  Il vole quelque chose ici pour le porter là, mais c’est un commerce épuisant, d’autant plus qu’il en perd la moitié en chemin, qu’il est toujours à moitié vide, au moins.  Il ne peut rien retenir, on le sait : c’est un pauvre irréparable.

À l’heure qu’il est chacun sait qu’il est un imposteur, tous les habits sont usés, toutes les contenances.  Comme on dit : il a perdu contenance.  Il suffit de le regarder, il perd contenance, sa forme de toutes parts cède comme un sac de papier gonflé d’air, il devient tout flasque et son regard épouvanté cherche dans tous les coins de la chambre un trou de rat par où se glisser et fuir à toutes jambes jusqu’à dormir d’épuisement.  Ça se comprend: il est pris en flagrant délit de pauvreté dans un habit volé en guise de cuirasse pour tenir debout.

Alors, qu’est-ce qu’on va faire de lui? C’est la question, c’est le problème.  Vous, les riches, qu’allez-vous en faire, de ce pauvre irréparable, qui,  par en plus, est étranger et,  par en plus, est imposteur? Et lui-même se le demande, qu’est-ce qu’on peut faire à son sujet?  Impossible de le garder avec vous bien longtemps, même avec la meilleure volonté.  Quand on l’a vu se dégonfler une fois, cela devient un malaise insupportable de l’avoir parmi vous.  On se met à parler un peu plus fort et plus distinctement que ne voudrait le naturel; les regards sont trop indifférents; on sent une contrainte.  Chacun au fond, appréhende : «Est-ce qu’il va se dégonfler?» Et lui-même est dans la pire angoisse, le souffle oppressé, tout tendu à garder sa contenance, à ne pas perdre contenance.  Dans ces conditions, l’existence est impossible pour tout le monde.

Pourquoi lui-même, qui souffre bien le plus dans toute cette machine mal arrangée, pourquoi ne s’en va-t-il pas? Il passe ici bien des étrangers, pourquoi celui-ci demeure-t-il? Il est vrai que les étrangers qui passent s’en vont à leur affaire alors que celui-ci, étant pauvre, n’a pas d’affaire où aller.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 623-626.