Le jeu

Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

Un enfant est en train de bâtir un village
C’est une ville, un comté
Et qui sait
           Tantôt l’univers.

Il joue

Ces cubes de bois sont des maisons qu’il déplace
           et des châteaux
Cette planche fait signe d’un toit qui penche
           ça n’est pas mal à voir
Ce n’est pas peu de savoir où va tourner la route
           de cartes
Ce pourrait changer complètement
           le cours de la rivière
À cause du pont qui fait un si beau mirage
           dans l’eau du tapis
C’est facile d’avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessous une montagne pour
           qu’il soit en haut.

Joie de jouer! paradis des libertés!
Et surtout n’allez pas mettre un pied
           dans la chambre
On ne sait jamais ce qui peut être dans ce coin
Et si vous n’allez pas écraser la plus chère
           des fleurs invisibles

Voilà ma boîte à jouets
Pleine de mots pour faire de merveilleux
enlacements
Les allier séparer marier
Déroulements tantôt de danse
Et tout à l’heure le clair éclat du rire
Qu’on croyait perdu

Une tendre chiquenaude
Et l’étoile
Qui se balançait sans prendre garde
Au bout d’un fil trop ténu de lumière
Tombe dans l’eau et fait des ronds.

De l’amour de la tendresse qui donc oserait en douter
Mais pas deux sous de respect pour l’ordre établi
Et la politesse et cette chère discipline
Une légèreté et des manières à scandaliser les
grandes personnes

Il vous arrange les mots comme si c’étaient de
           simples chansons
Et dans ses yeux on peut lire son espiègle plaisir
À voir que sous les mots il déplace toutes choses
Et qu’il en agit avec les montagnes
Comme s’il les possédait en propre.
Il met la chambre à l’envers et vraiment l’on
           ne s’y reconnaît plus
Comme si c’était un plaisir de berner les gens.

Et pourtant dans son oeil gauche quand le droit rit
Une gravité de l’autre monde s’attache à la feuille
           d’un arbre
Comme si cela pouvait avoir une grande importance
Avait autant de poids dans sa balance
Que la guerre d’éthiopie
Dans celle de l’Angleterre.

Gracieusement récité par monsieur Pierre Auger,
avec l'aimable collaboration de monsieur David Dorais.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Poésies. Regards et jeux dans l’espace. Les Solitudes, Montréal, Fides, 1972, p. 33-34.