Le Déserteur… Claude-Henri Grignon

Parler de ce livre n’est pas chose facile. Impossible de le juger dans son ensemble: des points de vue trop différents le commandent. La plupart même des contes qui le composent sont hétéroclites. On y trouve des croquis de moeurs, des drames, des prêches pour le retour à la terre avec détails pratiques à l’appui, des peintures d’atmosphères et de caractères, éléments dont on ne peut dire qu’ils soient mariés avec bonheur. Dans un même récit on passe de l’un à l’autre, avec un malaise, cherchant malgré tout un lien intime, une continuité; on est tiraillé désagréablement.

Pourtant, il faut considérer que ce n’est pas sur le plan de l’art que l’auteur a envisagé les choses: son but était de prêcher une thèse. Que le moyen soit efficace, nous en doutons. D’abord parce que ces contes sont dictés par un parti pris trop évident. Je n’entends pas «parti pris» dans un sens péjoratif: je suis certain qu’il recouvre ici une conviction. Mais le malheur de ce genre est que la conviction ne s’y manifeste guère que sous la forme de parti pris. D’un autre côté, la vie y est rendue d’une façon trop artificielle et arbitraire pour qu’en jaillisse une véritable leçon capable d’ébranler une volonté. Il y a un troisième point de vue. Ce livre pourra désigner à l’attention des hommes de bonne volonté et rendre plus sensibles sous cette forme du conte, certains détails d’ordre pratique concernant l’aide des gouvernements aux colons, les facilités de transport, etc.

Voilà ce qu’il nous semble de l’utilité du livre.

Laissons ce terrain et venons-en au point de vue littéraire qu’on ne peut tout de même pas ignorer, d’autant plus qu’il offre des éléments intéressants sinon des ensembles parfaits. Écartons Le Déserteur et Réconciliation. La Piste est meilleur, convenablement construit, mais demeure une histoire sans intérêt, sans relief. Le Père aux oeillets est un récit souvent charmant. On y touche enfin la vie. Scènes de village légèrement tracées, avec naturel, simplicité: quelques traits finement notés: la description des terreurs de la vieille fille surtout est bien accentuée. Mais c’est le plus souvent superficiel, un peu disloqué aussi dans l’allure du récit.

Restent Le Dernier Lot et Le Triomphe de Virgile. Nous retrouvons plus à l’aise les qualités de l’auteur, son observation directe, sa sincérité, sa chaleur. Et aussi son sens aigu du détail caractéristique et son art à le résumer en saillies saisissantes. Enfin, le souffle et la vie.

Le Dernier Lot est un conte bien construit, où vibre l’émotion, un souffle humain. Les scènes pittoresques sont esquissées avec plus de netteté. Le style est expressif, plein de mouvement, suggestif d’attitudes et d’atmosphères.

En attendant la messe de minuit, des colons sont réunis chez l’hôtelier Godmer. Le postillon apprend à la compagnie que Jean-Jean Ouellette, jeune colon qui fut tenter fortune aux États-Unis cinq ans auparavant, est revenu ce soir chercher sa femme et ses enfants pour s’en aller définitivement. Parmi la stupeur causée par cette nouvelle entre Jean-Jean, figure forte, sympathique. Dans une langue pleine, sobre et naturelle, il raconte les misères de la terre et la facilité de vivre aux mines du Colorado. On entre dans son coeur, on le comprend. Présentement, il part chercher sa famille pour l’emmener entendre une fois «chez nous», la messe de minuit. Dans la solitude de cette nuit froide, les sentiments les plus profonds lui refluent au coeur: tous les souvenirs, toutes les attaches qui le retiennent au pays. L’émotion l’étouffe, sa résolution est ébranlée. Le voilà prêt pour le dénouement. Quand il voit sa propriété améliorée par les soins courageux de sa femme, il décide de rester.

C’est très simple et simplement conté. Cela coule d’un bout à l’autre, sans heurt, en un flot intérieur. C’est vrai, c’est vu d’en dedans. Cela, jusqu’au dénouement, une page gâtée par le souci pratique, encore, note qui détonne, mais qui disparaît quand on regarde dans son ensemble ce conte vivant, profond et pathétique dans sa simplicité.

Le Triomphe de Virgile n’est pas un titre heureux. Il résume peut-être le sens extérieur de ce conte. Quant au sens profond, je ne le saisis pas tout à fait: il est inachevé: il est contrecarré par une direction arbitraire, et surtout par ce dénouement précipité qui nous laisse un pied en l’air et la bouche ouverte de stupeur humiliée. «Qui aurait pu deviner cela!» C’est dire que ce récit n’a pas la continuité parfaite que nous admirions dans Le Dernier Lot. Malgré cela, je l’aime davantage. Il y a ici des scènes si véritables, si saisissantes, et dans la forme une plénitude, un raccourci si expressif, que c’est une joie de voir cela vivre. Et puis les personnages sont saisissants de réalité, appuyés en trait sûrs qui les déterminent dès l’abord, fixent leur présence en notre esprit avec un relief tel qu’ils y demeureront. Voyez:

«Un après-midi qu’il venait de saigner le cochon du notaire Lepotiron, le père Dursol, après s’être décrassé, voulut allumer sa pipe. Or, il arriva que sa main droite, cette main dure et durable qui, depuis dix ans, portait le couteau au coeur de la misère aussi bien qu’au coeur des porcs, se mit à trembler doucement d’abord, puis un peu plus vite, pour s’agiter à la fin comme le tremble de la colline, cachant le paysage rongé par le nord. (Oublions le «rongé par le nord» qui n’a pas là sa place).

– Vieille, vieille! s’écria l’homme, ne v’la-t-y pas que je tremble à c’t heure.

– T’es plus jeune, répondit Bernadette.

Joachim ne goûta pas cette parole qui révélait un esprit léger.

– Un homme qui tremble, conclut-il avec désespoir, c’est un homme fini.»

Et la petite vieille.

«Sa femme, Bernadette, qui tremblait depuis l’âge de quarante-cinq ans et qui en portait allègrement soixante sur ses petites épaules en pignon, continue à vaquer aux soins du ménage.»

Dursol, découvrant ainsi tout à coup qu’il est devenu vieux, a le dégoût de tout ce qui fut sa vie jusque là. Il décide de partir. Sous sa dictée, Bernadette écrit une lettre à leur fils.

«Mon cher Sévère…

Mais regardant sa femme, qui tremblait beaucoup en écrivant, il s’exclama:

– Mardi maigre! Tu trembles ben.

– C’est pas d’aujourd’hui. Ça fait quinze ans que je tremble.

– C’est curieux, j ‘avais jamais remarqué ça…»

Quoi de plus vrai, de plus significatif?

La lettre nous révèle incidemment, et c’est habile, que Sévère Dursol termine en ce moment sa rhétorique, qu’il est fils unique, que ses parents veulent en faire un médecin ou un notaire et aller vivre avec lui à Montréal: et qu’ils l’attendent sous peu.

L’arrivée de Sévère, par un soir calme et doux, est d’une poésie pénétrante, d’une vérité touchante à la Daudet et telle que Daudet ne l’aurait pas contée de façon plus exquise.

Cependant, à peine le père et le fils se trouvent-ils en présence que l’atmosphère se charge. L’hostilité, si naturelle entre deux caractères qu’on sent semblables, éclate d’abord dans de petits traits.

«Dursol qui regardait son fils du coin de l’oeil, qu’on eût dit même qu’il avait des yeux dans le dos, s’écria tout de suite: «Comment! Sévère, tu fumes des cigarettes, à c’t heure?»

Enfin, le noeud du drame. Sévère avoue à son père qu’il ne terminera pas sa philosophie mais se fera cultivateur. Stupeur du bonhomme; sa colère de voir son fils renverser tous ses projets glorieux.

«La mère, qu’une grande intuition faisait d’ailleurs toujours souffrir, s’arrêta au milieu de la place. Elle pressentait un malheur.»

Elle tente d’apaiser son mari qui, se reprenant un peu, tâche à convaincre son fils. Sévère reste inébranlable. Dure opposition: l’on sent monter chez le père et le fils la même fureur, la même violence. Cela éclate avec une intensité fulgurante dans la fin de cette scène qu’il faudrait citer en entier.

«- Mon père, je serai cultivateur ou je ne ferai rien: À ces mots, Joachim Dursol, qui avait fait trembler bien des fois la maison ancestrale par ses colères terribles, tomba dans la plus grande violence. Il vit rouge. Il vit du sang et son couteau planté. Il leva au ciel ses deux poings énormes et les rabattit sur les épaules de Sévère qui s’écroula. – J’t’casserai les reins avant, mauvais fils, cria-t-il. La mère désespérée se jeta sur le corps de son enfant, tandis que le saigneur se traîna péniblement jusqu’à son lit, comme s’il eût porté dans son coeur, et dans sa tête, et dans tout son corps, une charge de plomb. On pouvait l’entendre, répétant sans cesse: Un habitant! Un habitant!»

De ce moment le récit se relâche, la peinture ternit, l’intérêt diminue: cela devient explicatif. Sévère va travailler sur une ferme en attendant la réconciliation. Bientôt son père le ramène. Et pour cause! Un frère de Joachim, enrichi par l’agriculture, meurt en léguant sa fortune à Sévère à condition qu’il se fasse cultivateur. Oublions cette fin en queue de poisson.

Voilà un drame si puissant et si ramassé qu’il déborde les cadres de ce conte. C’est ce que peut faire un art simple, sobre, plein. Nous avons touché à l’humain: ce drame de famille contient un peu, bien des drames de famille.

La petite vieille de mère est sans contredit le personnage le plus attachant de ce récit. Discrète, effacée, naturellement obéissante et résignée, coeur aimant qui souffre en silence de tous ces heurts, c’est une perle de création, infiniment touchante et vraie.

Quant au père Dursol, il est campé avec une vigueur incomparable. C’est de lui que jaillissent les événements. Le malheur, c’est que, par une direction arbitraire et toujours soucieuse de prouver, le centre de gravité soit déplacé de Joachim à Sévère, qui devient tout à coup, bien malgré lui et bien malgré nous, le personnage important. C’est un premier rôle qu’il est bien en peine de supporter, non qu’il soit faiblement bâti, mais parce que ce n’était pas là sa destinée! De là ce manque d’unité, ce déséquilibre qui fait qu’on perd pied dès après la scène centrale, et qu’on ne sait à quoi se raccrocher. Cela nous désole de voir ainsi gâté un conte qui promettait si bien.

On le voit, avec Le Triomphe de Virgile et Le Dernier Lot, Grignon nous révèle les qualités d’un conteur excellent: simplicité, essentiel et sobriété des détails, netteté et vigueur dans le tracé des caractères, intensité du drame, vivacité de l’action, relief, vérité expressive des dialogues courts, remarques brèves qui résument en saillie un état d’esprit, mesure dans la peinture du décor; tous ces éléments fondus dans un ensemble d’une vérité pleine et vivante.

Ce livre contient de belles promesses.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 48-53.