L’avenir nous met en retard

L’avenir nous met en retard
Demain c’est comme hier on n’y peut pas toucher
On a la vie devant soi comme un boulet lourd
           aux talons
Le vent dans le dos nous écrase le front contre l’air

           On se perd pas à pas
           On perd ses pas un à un
           On se perd dans ses pas
           Ce qui s’appelle des pas perdus

Voici la terre sous nos pieds
Plate comme une grande table
Seulement on n’en voit pas le bout
(C’est à cause de nos yeux qui sont mauvais)

On n’en voit pas non plus le dessous
D’habitude
Et c’est dommage
Car il s’y décide des choses capitales
À propos de nos pieds et de nos pas
C’est là que se livrent des conciliabules géométriques
Qui nous ont pour centre et pour lieu
C’est là que la succession des points devient une ligne
Une ficelle attachée à nous
Et que le jeu se fait terriblement pur
D’une implacable constance dans sa marche
           au bout qui est le cercle
           Cette prison.

Vos pieds marchent sur une surface dure
Sur une surface qui vous porte comme un empereur
Mais vos pas à travers tombent dans le vide
           pas perdus

Font un cercle
           et c’est un point
On les place ici et là, ailleurs,
           à travers vingt rues qui se croisent
Et l’on entend toc toc sur le trottoir
           toujours à la même place
Juste au-dessous de vos pieds

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Poésies. Regards et jeux dans l’espace. Les Solitudes, Montréal, Fides, 1972, p. 150-152.