Il nous est arrivé des aventures

Il nous est arrivé des aventures du bout du monde
Quand on vient de loin ce n’est pas pour rester là
(Quand on vient de loin nécessairement
           c’est pour s’en aller)
Nos regards sont fatigués d’être fauchés
           par les mêmes arbres
Par la scie contre le ciel des mêmes arbres
et nos bras de faucher toujours à la même place.
Nos pieds n’étaient plus là pour nous attacher
           dans la terre
Ils nous attiraient tout le corps pour des journées
           à perte de vue.

Il nous est arrivé des départs impérieux
Depuis le premier jusqu’à n’en plus finir
À perte de vue dans l’horizon renouvelé
Qui n’est jamais que cet appel au loin
           qui module le paysage
Ou cette barrière escarpée
Qui fouette la rage de notre curiosité
Et ramasse en nous de son poids
Le ressort de notre bond

On n’a pas eu trop de neiges à manger
On n’a pas eu à boire trop de vents et de rafales
On n’a pas eu trop de glace à porter
Trop de morts à porter dans des mains de glaçons

Il en est qui n’ont pas pu partir
Qui n’ont pas eu le courage de vouloir s’en aller
Qui n’ont pas eu la joie aux yeux d’embrasser l’espace
Qui n’ont pas eu l’éclair du sang dans les bras
           de s’étendre
Ils se sont endormis sur des bancs
Leur âme leur fut ravie durant leur sommeil
Ils se sont réveillés en sursaut comme des domestiques
Que le maître surprend à ne pas travailler

On n’a pas eu envie de s’arrêter
On n’a pas eu trop de fatigues à dompter
Pour l’indépendance de nos gestes dans l’espace
Pour la liberté de nos yeux sur toute la place
Pour le libre bond de nos coeurs par-dessus les monts

Il en est qui n’ont pas voulu partir
Qui ont voulu ne pas partir, mais demeurer.

On les regarde on ne sait pas
Nous ne sommes pas de la même race.

Ils se sont réveillés des animaux parqués là
Qui dépensent leurs ardeurs sans âme dans les bordels
Et s’en revont dormir sans s’en douter
Ils se sont réveillés des comptables, des tracassiers,
Des mangeurs de voisins, des rangeurs de péchés,
Des collecteurs de revenus, des assassins à petits coups,
Rongeurs d’âmes, des satisfaits, des prudents,
Baise-culs, lèche-bottes, courbettes
Ils abdiquent à longue haleine sans s’en douter
N’ayant rien à abdiquer.

C’est un pays de petites bêtes sur quoi l’on pile
On ne les voit pas parce qu’ils sont morts
Mais on voudrait leur botter le derrière
Et les voir entrer sous terre pour la beauté
           de l’espace inhabité.

Les autres, on est farouches, on est tout seuls
On n’a que l’idée dans la tête d’embrasser
On n’a que le goût de partir comme une faim
On n’est déjà plus où l’on est
On n’a rien à faire ici
On n’a rien à dire et l’on n’entend pas de voix
           d’un compagnon.

Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys, Poésies. Regards et jeux dans l’espace. Les Solitudes, Montréal, Fides, 1972, p. 172-174.