Debussy, Journal IV

Debussy semble s’être placé dès l’abord au centre même du mystère des choses.

Il évolue toujours sur le bord extrême de la matière d’où l’on surplombe un mystère sans fond. À peine un pas de plus, une ligne de plus, et toute matière serait quittée. Et c’est cette évolution sur l’extrême rebord du sensible qui nous donne cette sorte de vertige suave, qui nous tient sans cesse en suspens, avec la sensation que notre âme est au bord de notre coeur, qu’elle va s’échapper, s’envoler dans cet au-delà dont la présence est si prochaine.

Mais cet au-delà, quel est-il, quel est-il? Qu’est-ce que recouvre ce mystère? Est-ce parce que cet ordre recrée cette harmonie des formes rythmiques, est un reflet du ciel pour lequel nous fûmes créés?

Le poète rejoint son exaltation par l’acte créateur, mais cette exaltation quelle en est la source qu’il saisit? N’est-ce pas l’intuition de ces relations mystérieuses entre les choses, de cette harmonie immatérielle? Et ainsi en rejoignant son exaltation, ce n’est pas lui-même qu’il recherche mais en lui-même l’intuition, à défaut de la connaissance, de cet au-delà mystérieux.

Inspiration, exaltation, «mystérieuses concordances entre la nature et l’imagination», poésie, est-ce que tout cela existera toujours, nous habitera toujours sans qu’on puisse jamais le connaître? Sans qu’on puisse jamais que l’évoquer par la création de beauté? Et jamais le saisir? Ah! sentir cela, le voir surgir en créant, le sentir à travers une oeuvre, puis en être ensuite dépossédé comme un qui s’est aventuré en pays défendu, à qui l’on a fait boire à son retour un élixir d’oubli, qui ne voit plus le monde où il fut et n’en garde que la sensation d’une béatitude incomparable et l’insupportable nostalgie. Alors, il tâche à se souvenir, à reconstruire en esprit l’univers quitté, à comprendre la magie qui lui fut révélée. Mais il se trouve devant un grand mystère où sa raison ne trouve plus aucun appui, et il ne peut comprendre. Il lui reste à attendre le retour de la grâce.

Cette attente, c’est ce que j’ai voulu exprimer dans une ébauche de poème que je reconstruirai peut-être un jour, et qui commence : «Le diable, pour ma damnation…»
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Référence:

GARNEAU, Hector de Saint-Denys Oeuvres en prose, édition critique établie par Giselle Huot, Montréal, Fides, 1995, p. 281-282.