Après les plus vieux vertiges

Après les plus vieux vertiges
Après les plus longues pentes
Et les plus lents poisons
Ton lit certain comme la tombe
Un jour à midi
S’ouvrait à nos corps faiblis sur les plages
Ainsi que la mer.

Après les plus lentes venues
Les caresses les plus brûlantes
Après ton corps une colonne
Bien claire et parfaitement dure
Mon corps une rivière étendue
           et dressé pur jusqu’au bord de l’eau

Entre nous le bonheur indicible
D’une distance
Après la clarté du marbre
Les premiers gestes de nos cris
Et soudain le poids du sang
S’écroule en nous comme un naufrage
Le poids du feu s’abat sur notre coeur perdu

Après le dernier soupir
Et le feu a chaviré l’ombre sur la terre
Les amarres de nos bras se détachent
           pour un voyage mortel
Les liens de nos étreintes tombent d’eux-mêmes
           et s’en vont à la dérive sur notre couche
Qui s’étend maintenant comme un désert
Tous les habitants sont morts
Où nos yeux pâlis ne rencontrent plus rien
Nos yeux crevés aux prunelles de notre désir
Avec notre amour évanoui comme une ombre
           intolérable
Et nous sentions notre isolement s’élever
           comme un mur impossible

Sous le ciel rouge de mes paupières
Les montagnes
Sont des compagnes de mes bras
Et les forêts qui brûlent dans l’ombre
Et les animaux sauvages
Passant aux griffes de tes doigts
Ô mes dents
Et toute la terre mourante étreinte

Puis le sang couvrant la terre
Et les secrets brûlés vifs
Et tous les mystères déchirés
Jusqu’au dernier cri la nuit est rendue

C’est alors qu’elle est venue
Chaque fois
C’est alors qu’elle passait en moi
Chaque fois
Portant mon coeur sur sa tête
Comme une urne restée claire.

Référence:

Garneau, Hector de Saint-Denys. 1972. Poésies. Regards et jeux dans l’espace. Les Solitudes, Montréal : Fides, p. 135-137.