Confessions de Saint-Denys Garneau

Frédéric Beaulieu-Girard écrit et compose, Sébastien Corriveau est cinéaste. Ils avaient déjà travaillé ensemble, mais Confessions de Saint-Denys Garneau est le premier film dont ils auront tout conçu, tout développé. Ils ont bien voulu nous dire comment était né leur court métrage, présenté au récent Festival de cinéma de la Ville de Québec, parler de leur rencontre avec de Saint-Denys Garneau, et permettre que soit reproduit l’essentiel de leur discours.


Sébastien Corriveau : Frédéric avait déjà écrit de la musique pour l’un de mes films, mais ce film-ci s’est véritablement fait à deux, ce qui est très rare. L’élément déclencheur aura été le Kinomada de mars 2014 : Mars était le mois de la poésie, Frédéric connaissait déjà de Saint-Denys Garneau, et venait lui-même d’avoir 31 ans, l’âge auquel est mort de Saint-Denys. Le contexte était favorisé par le hasard et l’émotion, et nous croyons tous deux, Frédéric et moi, à ces moments où les circonstances nous font signe. De plus, ce projet d’un hommage à un poète (peintre de surcroît) surgissait devant moi alors que j’achevais un court métrage en hommage au réalisateur Roger Cardinal ; et, sans être familier des textes écrits par de Saint-Denys, je songeais tout de même depuis longtemps (et j’y songe toujours) à tirer un film des Enfants du Sabbat, de sa cousine Anne Hébert. Tout convergeait. Et les poèmes choisis, la manière dont ils étaient lus, la partition que Frédéric avait composée, si différente de tout ce qu’il avait créé jusque là, l’enchaînement thématique du scénario qu’il proposait, formaient un ensemble dont je voulais prolonger en images la pulsation, la musicalité et les inflexions.

Frédéric B. Girard : Ces Confessions s’étaient d’abord intitulées Cinq jeux dans l’espace, et comprenaient une réflexion sur la vieillesse, écartée au montage 1. Une fois le propos resserré, nous parvenions à mieux imposer la continuité thématique et sa cohérence, et à donner une meilleure fluidité à l’enchaînement des rythmes et des images : et alors, tout semblait beaucoup mieux ramener, et avec plus d’aisance, à l’intimité et au recueillement, au murmure des paroles, au secret (presque au silence), des poèmes, des proses et des toiles. Et puis, ce titre, qui était un jeu de mots, avait l’air d’un clin d’œil, d’une frivolité peut-être… En devenant Confessions, notre titre annonçait clairement au public ce que nous voulions lui offrir et, dans une certaine mesure, ce que nous attendions de lui. Et le hasard nous a donné raison. La première projection de notre film clôturait une soirée où toutes les œuvres présentées s’étaient illustrées par l’humour, la satire, la parodie : cela nous a certainement profitable que, dès les premières secondes, les spectateurs puissent être mis au fait de ce que nous voulions dire sur de Saint-Denys Garneau.

Sébastien Corriveau : De Saint-Denys Garneau était peintre. Ses tableaux, ses couleurs, son coup de pinceau font partie de son univers. Il n’était pas question de mettre en images la contrepartie des textes retenus pour le scénario, de faire voir ce que racontaient les poèmes ou le journal. Mon travail était un travail d’association et non pas d’illustration. J’ai voulu transmettre la qualité de son travail pictural dans le montage lui-même, dans les enchaînements, dans les raccords de mouvements, où j’ai justement tâché de traduire la qualité, la douceur, la délicatesse, la continuité justement de ce qu’est, pour un peintre, son coup de pinceau, sa manière d’appliquer la couleur, d’étendre son matériau. Ce que disait déjà le narrateur, la cadence de sa lecture, le timbre de sa voix, la manière dont les mots s’imbriquaient à la musique, ce que je connaissais des tableaux et des paysages qui les avaient inspirés, tout se fondait en un bel amalgame. Et le film, par son rythme, devait participer à ce déroulement de l’espace, intérieur aussi bien qu’extérieur.

Frédéric B. Girard : De Saint-Denys Garneau n’est pas encore un nom aussi connu que, par exemple, Émile Nelligan. Et son œuvre, pourtant, nous touche et nous prend. Après la projection des Confessions, des gens nous on dit que ce qu’ils avaient entrevu en quatre minutes de film les poussait à découvrir les poèmes ; quand je suis allé acheter les Regards et jeux dans l’espace, le libraire m’a déclaré que de Saint-Denys Garneau était le poète préféré de sa femme ; et, au moment où nous soumettions notre projet, lors d’une rencontre Kinomada, une jeune fille nous a appris que sa grand-mère avait travaillé au manoir de Sainte-Catherine, que de Saint-Denys Garneau avait été pour elle la plus belle rencontre de sa vie, et qu’elle avait toujours parlé de lui avec la plus grande émotion. Oui, nous avons de grands écrivains dont l’œuvre et la vie, la stature, devraient constituer pour nous une mythologie, voire une cosmologie, comme il s’en trouve partout ailleurs. Cela a commencé pour Gaston Miron. De Saint-Denys Garneau mérite tout autant d’occuper notre imaginaire. Et pas seulement comme le ferait un souvenir.


Un épilogue à ces considérations ? Bien sûr. Quelque temps après les Confessions, et leurs paysages de neiges, Sébastien Corriveau se retrouvait en tournage au Mexique ; mais, où qu’il soit, son idée des Enfants du Sabbat continue d’occuper une première place au milieu de ses travaux. Et Frédéric B. Girard, devant « l’impression du devoir non accompli » envisage « de pousser plus loin, et d’entamer l’écriture d’un long métrage sur de Saint-Denys Garneau »… Pour l’un et l’autre, en somme, épilogue qui mène à l’avenir.

Notes:

  1. La section retranchée reposait sur ces deux passages, le premier extrait de Regards et jeux dans l’espace, le second des Solitudes.