Présence de Saint-Denys Garneau

Catherine Lalonde: Le Devoir, 9 juin 2012

100e anniversaire de l’auteur de Regards et jeux dans l’espace

Il n’a publié qu’un petit recueil d’une trentaine de poème, édité à compte d’auteur en 1937 grâce à l’argent de famille de sa mère. Pourtant, Regards et jeux dans l’espace, d’Hector de Saint-Denys Garneau, est l’un des livres dont l’influence, au 100e anniversaire de naissance de l’auteur, le 13 juin, reste palpable.

« Je marche à côté d’une joie / D’une joie qui n’est pas à moi / D’une joie à moi que je ne puis pas prendre // Je marche à côté de moi en joie / J’entends mon pas en joie qui marche à côté de moi / Mais je ne puis changer de place sur le trottoir / Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là et dire voilà c’est moi. »

Selon Michel Biron, professeur de littérature à l’Université McGill, Saint Denys Garneau est « l’un des poètes les plus étudiés, à mon avis le plus influent de tous les poètes québécois ». Plus que Nelligan ? « Ah, Nelligan c’est le grand mythe. La figure du poète romantique maudit, incompris, génial, fou, enfermé. Son aura sort du milieu littéraire : on en a fait un film, un opéra… Alors que chez Saint-Denys Garneau, ce sont les textes qui font encore écho. Il n’écrit comme personne avant lui, il arrive avec ses vers libres ; à l’époque, on ne sait trop à quoi le raccrocher. Plusieurs disent qu’il est le premier poète de la modernité au Québec. Alors que Nelligan a imité les poètes français au point d’en devenir original, Garneau a une voix singulière. Il a écrit peu, mais a influencé une génération, même s’il ne résonne pas hors Québec encore. »

Né le 13 juin d’un père comptable et d’une mère presque noble à l’avenir assuré, il grandit au manoir familial de Saint-Catherine-de-Fossambault, au bord de la rivière Jacques-Cartier. Saint-Denys Garneau commence très jeune à écrire. Son journal intime débute dès 1927. «On lui diagnostique au début des années 1930 une lésion cardiaque, rappelle Michel Biron. Dans la vingtaine, Garneau a une forte conscience de la maladie et de la mort. Il ne peut étudier avec les autres, il est toujours malade et n’arrive jamais à terminer un an d’école. » Cette conscience imprègne certains textes. « Il y a certainement quelqu’un qui se meurt, écrira-t-il. J’avais décidé de ne pas y prendre garde et de laisser tomber le cadavre en chemin / Mais c’est l’avance maintenant qui manque et c’est moi / Le mourant qui s’ajuste à moi. »

Garneau parviendra tout de même à faire ses beaux-arts à Montréal, où il rencontre Jean-Paul Lemieux et Paul-Émile Borduas. Il peint, photographie, publie en revue, écrit l’essentiel de ses poèmes entre 1935 et 1937, jusqu’à la sortie de Regards et jeux dans l’espace. Quelques semaines plus tard, le poète va lui-même récupérer les exemplaires en librairie et les soustrait définitivement au marché. « Il se retirera ensuite. Il a un refus de sa propre poésie, se demande si elle est sincère, vraie, si ces poèmes ont une valeur, s’il n’est pas à jouer aux poètes, à prendre une posture. Il ne parle pas seulement de sa valeur littéraire. Il cherche une valeur spirituelle : est-ce que ma poésie aide à mieux être ? » Le texte pour lui doit être entier. Tout ou rien. « Pour lui, la poésie n’est ni une technique, ni une mondanité, mais l’absolu de l’être. »

Pourtant, Garneau a été encouragé. Cousin d’Anne Hébert, ami d’André Laurendeau, il a de la culture, une forte ambition. On lui dit qu’il a du talent. Est-il trop seul ? « Il ne se reconnaît en personne d’autre », poursuit le spécialiste en littérature québécoise. Il parle dans son journal d’Alfred DesRochers, encore alors aux sonnets. Baudelaire l’inspire, plus pour ses préoccupations morales sur le mal et Satan que pour l’esthétique. Garneau nomme surtout des romanciers : les Russes, surtout Dostoïevski, Ramuz. Il mentionne Catherine Mansfield.

« Selon moi, ses vraies influences ne sont pas celles dont il parle le plus, poursuit le spécialiste. Je crois voir des poètes qu’il a peu imités, des surréalistes de la marge : Pierre Reverdy — si on regarde sur la page, ça ressemble à la disposition graphique de Garneau — ou Jules Supervielle. Claudel n’est pas très loin, même si Garneau le trouve trop absolutiste. »

Est-ce la critique, lapidaire, de Claude-Henri Grignon qui le fait déchanter ? Sous le pseudonyme de Valdombre, le pamphlétaire et auteur d’Un homme et son péché règle peut-être ses comptes avec un Garneau qui l’a déjà critiqué. Est-ce son voyage en Europe, initiation alors obligée pour les intellectuels ? Prévu durer un an, Garneau, là-bas, ne quittera à peu près pas sa chambre avant de revenir trois semaines plus tard. 1937 semble l’année de tous ses désenchantements. Le poète, de là, se retirera peu à peu, comme il a retiré ses livres, cessera ensuite même son journal, ensauvagé, jusqu’à sa mort, à 31 ans, en 1943.

« On dirait que la poésie québécoise est hantée par le non-poème, poursuit Michel Biron. On le voit chez Crémazie, Nelligan, Garneau, Miron. Ça ne va pas de soi. L’écriture, surtout à cette époque, est une bizarrerie. Comme si le poème, ici, ne voulait pas simplement voir lieu. Comme s’il lui fallait une justification. » Étrange que ces poètes qui résistent à la poésie soient nos plus grands, ceux dans lesquels on se reconnaît.

En fouinant dans les archives, Michel Biron a trouvé 33 lettres inédites adressées à Claude Hurtubise. « Ça m’a surpris, parce que Claude Hurtubise, Jean Le Moyne et Robert Élie ont publié les lettres de Garneau à ses amis, dans les années 1960, avec un avertissement disant qu’ils y mettaient tout. » Pour le professeur, ces missives semblent tenir de l’oubli volontaire plus que du document égaré. « Ce sont des lettres étonnantes, qui n’ont pas la même envergure intellectuelle que celles qu’on connaît, révélatrices d’un Garneau cabotin, facétieux, qui fait des blagues, qui engueule Hurtubise de ne pas accompagner ses amis à la trappe d’Oka. Il s’y montre plus humain, plus gars, plus cru, et s’y amuse avec le langage. » Elles seront éventuellement publiées, dans une nouvelle édition des lettres, colligées avec Giselle Huot.

Quelle pertinence de relire, aujourd’hui, Saint-Denys Garneau ? Michel Biron sourit. « La modernité ne s’use pas si vite. Un bon texte reste vivant même si l’époque change. La dimension religieuse et la préoccupation spirituelle de Garneau l’ont éloigné de ses lecteurs des années 1960. Peut-être qu’on accepte plus facilement cette dimension maintenant. Sa poésie est très actuelle. Et sa filiation, solide. »

Jacques Brault, Hélène Dorion et Tania Langlais seraient de ses descendants. Pierre Nepveu, comme essayiste, selon Biron. L’influence est avouée chez la romancière Marie-Hélène Poitras, qui a connu « un gros kick littéraire » pour le poète. Et encore. « C’est le meilleur signe pour mesurer l’importance d’un écrivain : quand d’autres écrivains s’en réclament », conclut Michel Biron.