Saint-Denys Garneau parmi nous

En 1993, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, les Éditions Fides, de Montréal, ont rendu hommage à de Saint-Denys Garneau en publiant une nouvelle édition des Regards et jeux dans l’espace, illustrée de trente-cinq de ses toiles et présentée par ce texte d’Anne Hébert.

Un jour, Saint-Denys Garneau a été l’un de nous, parmi nous, dans un pays de grand silence qui était le nôtre. Il est venu à une époque donnée, dans un lieu donné, et les gens de son pays ne l’ont pas reconnu. Sauf quelques amis très proches qui ont accueilli ses poèmes avec ferveur et à qui il a écrit des lettres étonnantes, partie intégrante de son œuvre.

Robert Élie, Jean Le Moyne, Claude Hurtubise ; ceux-là ont cru en Saint-Denys Garneau dès le départ et leurs témoignages demeurent irremplaçables, fraternels entre tous. Ceci se passait dans le désert et la nuit d’un pays fermé. Au commencement il n’y a eu qu’un enfant « au regard premier sur toutes choses qui sous les mots déplace toute chose comme s’il les possédait en propre ». « Esquisses en plein air », jeux, enfants, lumière, arbres, couleurs, rivière. Tout autour de lui est à voir et à nommer. Le regard chez Saint-Denys Garneau est moyen de connaissance et appel à la salutation du paysage.

« Au souffle frais du matin c’est un peintre qui part en rêve et en chasse, le pas allègre. Un œil attentif et l’autre en joie. La route sur les collines ondoie légèrement comme une écharpe au vent. Tout : à droite, à gauche, au-dessus et d’ici-là. C’est un peintre qui promène ce qu’il est parmi ce qu’il a. »

Saint-Denys Garneau rêvait d’habiter le paysage de fond en comble, de tout son corps, de toute son âme, de la crête des arbres au plus profond de la rivière, de surprendre les secrets des arbres et de la rivière, de s’y fondre comme dans son propre secret révélé. Il scrutait la moindre avance, le moindre recul de la lumière sur le paysage, ainsi qu’en lui-même il suivait le passage, allant venant, de la grâce de vivre se donnant et se reprenant.

Sainte-Catherine, Baie-Saint-Paul, Oka. Tout pays visité et reconnu. « C’est un peintre qui part en rêve et qui part en chasse. » La forme et la couleur, la plus petite respiration de la lumière sur la campagne, le plus infime repli des ténèbres dans son propre cœur d’homme sollicitaient Saint-Denys Garneau et réclamaient parole et chant. Sa double réponse à la vie foisonnante en lui et autour de lui était de peintre et de poète. Il écrivait des poèmes, il peignait des toiles. La terre était devant lui, exigeante et pleine. Il voulait vivre à égalité avec la profonde terre, sans rien lui qui se refuse et se retire. Un corps à corps avec la terre prodigue. Il a tenté cela dans un monde hostile, avec au plus creux de l’âme la condamnation grandissante du jansénisme qu’on lui avait inculqué depuis son premier souffle. Il a vécu cela jusqu’à l’éclatement de sa vie.

Il joue au tennis, il nage, il danse, il chante, il va au concert et au cinéma, il lit, il abat des arbres et cultive son jardin, il fait du théâtre, des poèmes et de la peinture. Comme si de rien n’était. Tout est en ordre. C’est un jeune homme bien de chez nous qui s’exerce à vivre parmi nous. Il a un grand rire fracassant

« Et pourtant quant on rit beaucoup
Si l’on cesse tout à coup
On l’entend (la mort) qui roucoule
Au fond
Comme un grelot »

Très tôt, au milieu des choses bonnes à prendre et à nommer, Saint-Denys Garneau a senti la possession du monde manquer sous ses pas, comme un trou noir se creusant sur la grande route au soleil, devant lui, cette belle et dure route de terre, faite pour marcher jusqu’au bout de l’horizon.

Et voici que cet enfant qui, tout le matin, était si « profondément occupé, sa boîte de jouets pleine de mots (à côté de lui) pour faire de merveilleux enlacements », écrit le dernier poème de son recueil Regards et Jeux dans l’Espace. Cela s’appelle « Accompagnement » et le poète marche « à côté d’une joie à lui qu’il ne peut prendre ».

En 1937, il publie ses poèmes à compte d’auteur. Il offre à qui veut bien les accueillir ses regards et ses jeux et tout l’espace du poème, lieu-dit et cœur ouvert du poète. Alors « qu’il faudrait le voir venir et l’aimer durant son voyage », il est rejeté et moqué par les critiques. Jugé et condamné pour délit de poésie nouvelle « qui sous les mots les plus simples déplace toutes choses ». Saint-Denys Garneau reçoit confirmation de son propre jugement destructeur. Il doute de plus en plus de son pouvoir et de son droit sur la beauté du monde.

Après un court voyage en France qui ne fait que lui apporter un surcroît d’angoisse et décuple ce sentiment d’indignité qui le ronge, il se réfugie de plus en plus à Sainte-Catherine. Il ne supporte plus la promiscuité de la ville. Il s’enferme dans sa solitude, loin du monde qui le terrifie. Il écrit encore quelques poèmes, rédige un journal, des lettres à ses amis. Il s’interroge, attentif au drame qui le déchire. Il tente d’identifier son mal ; la vie en lui devenant plus restreinte, la détresse de plus en plus étouffante. Le journal se termine en janvier 1939. Et l’on ne retrouve plus de poèmes après ce temps-là.

Les parents de Saint-Denys Garneau quittent Montréal et viennent vivre au manoir avec leur fils. Celui-ci retrouve un instant l’abandon de l’enfance. Mais il est déjà trop avancé dans sa nuit profonde pour que rien ni personne ne l’en tire. Il s’attache aux menues tâches quotidiennes comme si le salut pouvait venir des gestes les plus simples. Il s’occupe du jardin et de la maison, fait de longues promenades dans la campagne, son chien sur les talons, arpente pas à pas le lieu de sa retraite. Il tente d’apprivoiser à grands coups de hache la forêt toute proche afin de faire de l’espace pour vivre et respirer un peu dans la nature sauvage. Il s’épuise physiquement, dans l’espoir d’une bonne fatigue de tout le corps qui changerait en lui le mal de place et lui laisserait l’âme en paix « s’en aller en sommeil ».Mais de jour et de nuit la grande question reste posée :

« Quand est-ce que nous avons mangé notre joie
Où est-ce que nous avons notre joie »

Ses plus beaux poèmes lui paraissent faux par le cœur. Il craint « d’être découvert », comme si à la racine même de son être il y avait faute et imposture. Il se sent « traqué comme un criminel ». Ce sentiment de culpabilité ira croissant et peu à peu rendra insupportable toute démarche de poésie et de vie. Il fait l’inventaire de ce qui lui reste, « afin de voir ce qui manque, afin de trouver le joint qui ne va pas car il est impossible de recevoir assis la mort grandissante ». Sa dure passion il la vit et la décrit sans aucune dérobade, en pleine face, mort-vivant jusqu’à la moelle de ses os.

Durant ce temps d’agonie, quelques beaux et durs poèmes s’échapperont encore du cœur d’un homme torturé. Ces poèmes réunis par ses amis, sous le titre de Solitudes, seront publiés après la mort du poète.

Saint-Denys Garneau est livré au dépouillement de soi-même le plus total « comme un arbre que l’on ébranche ». Quel Dieu barbare se fait complice en secret de cet ébranchement, de cette nudité d’écorché? Poésie, musique, peinture, amitiés sont impitoyablement arrachées d’entre ses côtes là où vivait un cœur rayonnant, fait pour aimer et être aimé.

Saint-Denys Garneau s’ajuste à ce mourant qui prend de plus en plus de place dans sa chair et son âme, menace jusqu’à l’image de Dieu en lui.

Après une épuisante course en canot sur la rivière, grossie par les pluies d’automne, il mourra, d’une crise cardiaque, sur la grève, à Sainte-Catherine, terre de son enfance et pays de sa mère. Il avait trente et un an.

Et voici qu’après avoir refermé les sombres pages des Poèmes, du Journal et des Lettres, viennent vers nous des toiles miraculeusement tirées de l’oubli, qui se dressent devant nous, avec leur clarté sauvée, leurs couleurs préservées, leurs formes mouvantes, et nous nous souvenons de cette part de pure lumière qui avait été offerte à Saint-Denys Garneau, au commencement du monde, parmi les choses vivantes de la terre.